Vehl­mann & de Bon­ne­val, Pola­ris ou La nuit de Cir­cé

Pas­sez votre che­min !

Voi­ci l’avertissement adres­sé par M. Denis Marc, dans les pages culture de la RTBF, aux « ama­teurs de zguegs et de fou­founes en gros plans » qui se seraient lais­sé ten­ter par une BD dont l’éditeur n’hésite pas à atti­rer les cha­lands en sacri­fiant aux dieux tuté­laires des modes lit­té­raires en qua­li­fiant une de ses pro­ta­go­nistes de « liber­tine » :

Enquê­trice exem­plaire le jour et liber­tine la nuit, Jeanne Condor­cet est une poli­cière aty­pique qui mène, en toute dis­cré­tion, une double vie. 1)Vehl­mann, de Bon­ne­val, Pola­ris, Quatre de cou­ver­ture

Ado­ra­teur invé­té­ré de fou­founes – et sur­tout en très gros plan 2)Si vous ne me croyez pas sur parole, pas­sez un peu par le cha­pitre XX de l’Aven­ture de Natha­lie fiè­re­ment inti­tu­lé le sexe de natha­lie 😉 – l’avertissement de M. Marc me concerne évi­dem­ment, mais j’ai cru bon de l’ignorer afin de me pen­cher en toute tran­quilli­té sur une œuvre pré­sen­tée par cer­tains comme la « BD éro­tique de cet automne » – pour ne citer que les Inrocks et leur article du 2 novembre 2018. Et comme la Bauge lit­té­raire a voca­tion à s’occuper de tout ce qui, de près ou de loin, entre dans le giron de l’érotisme lit­té­raire, com­ment évi­ter de par­ler ici de Pola­ris, une BD qui mélange éro­tisme et intrigue poli­cière pla­cée dans l’univers d’une socié­té secrète – Cir­cé – consa­crée à une sorte de liber­ti­nage phi­lo­so­phique et intel­lec­tuel qui se pro­pose de conduire ses adeptes à la plé­ni­tude du plai­sir en ins­tau­rant les règles les plus strictes pour gui­der leurs rap­ports – un peu à la façon de ces lois qui gou­ver­naient l’art dra­ma­tique à l’époque clas­sique et dont, jusqu’à la révo­lu­tion des Roman­tiques, on disait le plus grand bien.

Charles Hermans, Circé la tentatrice
La patronne du cercle, Cir­cé, dans l’interprétation intem­po­relle du peintre belge Charles Her­mans.

L’intrigue de base est celle de tous les who­dun­nit – la traque du cou­pable – et pour­rait se résu­mer en quelques mots, mais cela n’empêche pas la pro­ta­go­niste de devoir voya­ger à tra­vers les décen­nies afin de démê­ler les agis­se­ments de Cir­cé et de ses membres, le tout se com­pli­quant par un récit qui se place sur plu­sieurs niveaux tem­po­rels : d’abord celui de Jeanne, la pro­ta­go­niste inqui­si­trice, qui se place après le meurtre de la jeune Élise, et ensuite celui des mois et des semaines ayant pré­cé­dé l’assassinat, les deux plans se rap­pro­chant au fur et à mesure des évé­ne­ments. Mais comme si cela ne com­pli­quait pas encore assez les choses, il s’y ajoute des épi­sodes pui­sés dans un pas­sé encore plus loin­tain – celui de la créa­tion du cercle dans l’après-guerre par la dénom­mée Pola­ris, une pros­ti­tuée pré­sen­tée comme une « femme puis­sante » dans la lignée de la magi­cienne épo­nyme 3)Pola­ris, p. 48 – le tout sui­vi d’un épi­logue qui télé­porte le lec­teur – et une par­tie des per­son­nages – quinze ans en avant par rap­port au pré­sent de la lieu­te­nante Jeanne. Et comme les récits sautent en per­ma­nence entre les époques, il n’est pas tou­jours facile de suivre une intrigue qui se passe entiè­re­ment de voix nar­ra­tive pour confier la parole aux seuls per­son­nages – ce qui, il faut le concé­der, est plu­tôt l’usage dans la bande des­si­née et ne devrait pas être un défi pour des lec­teurs habi­tués.

Tout com­mence non point – mal­gré le genre – par un meurtre, mais bien – fidé­li­té recom­man­dable aux usages du « genre » liber­tin – par l’après-baise, cet ins­tant peu confor­table où deux incon­nus que rien ne réunit sauf le sou­ve­nir de quelques heures de gali­pettes ne trouvent rien de mieux à faire que de se sépa­rer – sans doute pour tou­jours. L’entrée en scène de la vic­time, si l’on peut dire, ne se fait pour­tant pas attendre, et l’intrigue démarre pour de bon. Et c’est là que tout se com­plique et que le récit se pare des ara­besques et des cir­con­vo­lu­tions d’un style roco­co des plus déchaî­nés. Parce que, si tout sem­blait banal et bien trop facile après les pre­mières inves­ti­ga­tions aus­si­tôt enta­mées – une vic­time et un assas­sin qui a eu le bon sens de se sup­pri­mer lui-même – Jeanne n’est pas convain­cue et refuse d’accepter que tout puisse se résoudre de façon aus­si facile. Et comme elle ne tarde pas à apprendre, à tra­vers la men­tion de Cir­cé sur l’érois­mo­gramme trou­vé dans l’appartement d’Élise, que l’assassinat a eu lieu dans un milieu liber­tin, c’est par­ti pour cette flic dont on connaît déjà le goût des gali­pettes. Les pages qui suivent, et il y en a encore une bonne cen­taine avant la conclu­sion, conduisent les lec­teurs dans un méandre consti­tué de rela­tions com­plexes, d’initiations, de réfé­rences phi­lo­so­phiques et de sou­ve­nirs de rela­tions sexuelles trans­crites dans un code inven­té pour l’occasion.

L'Éroismogramme - la transcription de la relation sexuelle d'Élise et de Boris, le morceau-clé qui permettra de trouver le coupable.
L’Éroismogramme – la trans­crip­tion de la rela­tion sexuelle d’Élise et de Boris, le mor­ceau-clé qui per­met­tra de trou­ver le cou­pable (p. 118).

Comme la recherche du cou­pable est un des prin­ci­paux inté­rêts d’un who­dun­nit, je ne vais bien sûr rien révé­ler de la conclu­sion, mais je ne vais pas me pri­ver du plai­sir de sou­li­gner l’intérêt de la façon dont M. Vehl­mann a su conduire une intrigue qui fonc­tionne comme le miroir des com­pli­ca­tions de l’histoire enche­vê­trée du cercle et de ses reven­di­ca­tions où le spi­ri­tuel pré­tend prendre le pas sur le phy­sique afin d’enchaîner une libi­do qui aurait besoin d’entraves pour mieux se réa­li­ser – une démarche qui n’est sans doute pas sans plaire aux ama­teurs du BDSM tel­le­ment en vogue depuis quelques années que cer­tains ont pu le confondre avec la notion même d’érotisme.

D’un autre côté, à mon avis net­te­ment bien réus­si, les auteurs ne se privent pas du plai­sir d’étaler une éru­di­tion qui passe des débuts même de la lit­té­ra­ture en invo­quant l’épopée de Gil­ga­mesh 4)Pola­ris, p. 49. M. de Bon­ne­val, des­si­na­teur ici, a d’ailleurs scé­na­ri­sé cette épo­pée dans la mini-série Gil­ga­mesh. pour expli­quer le rôle civi­li­sa­teur de la pros­ti­tuée aux évo­ca­tions de l’OuLiPo qui aurait engen­dré une drôle d’engeance, l’OuSexPo, qui aurait « fait à la sexua­li­té ce que l’OuLipo a fait à la lit­té­ra­ture » 5)Pola­ris, p. 47 – une reven­di­ca­tion assez per­ti­nente quand on pense à cette défi­ni­tion prê­tée à Que­neau comme quoi les membres de l’OuLiPo seraient des « rats qui construisent eux-mêmes le laby­rinthe dont ils se pro­posent de sor­tir », le laby­rinthe étant ici rem­pla­cé par les règles régis­sant les jeux sexuels. Entre ces deux pôles, nom­breuses sont les réfé­rences à la phi­lo­so­phie et à la lit­té­ra­ture, des réfé­rences dont je ne retien­drai que celle – évi­dente – à Homère et à l’épisode des com­pa­gnons d’Ulysse trans­for­més en porcs par la (très peu sainte) patronne du cercle.

Si le récit pèche donc par une cer­taine pré­ten­tion, j’ai été impres­sion­né par les efforts de construire une intrigue oscil­lant sans cesse entre le pas­sé et le pré­sent, por­tée par des récits d’un grand nombre de per­son­nages dont cer­tains confèrent au récit une pré­sence très indi­vi­duelle. Cet effort de construc­tion se pour­suit jusque dans le trai­te­ment de la pro­ta­go­niste natu­relle d’un polar, Jeanne, qui se dis­sout au fur et à mesure de l’intrigue qui avance, un pro­cé­dé héri­té du roman his­to­rique et de son plus émi­nent auteur, Wal­ter Scott, qui a déjà recon­nu la valeur d’un héros qui s’éclipse au pro­fit de celles et de ceux qui ont fait l’Histoire. Dans le cas de Pola­ris, ce sont les membres du cercle qui réel­le­ment inté­ressent le scé­na­riste, et Jeanne doit se conten­ter du rôle d’une sorte de pré­sen­ta­trice.

L’érotisme de Pola­ris – si éro­tisme il y a – n’a rien de lumi­neux. Du côté de Jeanne, ses coups d’une nuit n’ont rien de par­ti­cu­liè­re­ment relui­sant, et du côté du cercle, l’amour phy­sique est sujet à une obses­sion de contrôle, d’une volon­té de poli­cer en légi­fé­rant, comme si on avait confié à des ingé­nieurs la tâche de cana­li­ser des sen­ti­ments et des pul­sions. Mais cela n’empêche pas Vehl­mann et de Bon­ne­val de trou­ver des images très fortes qui jalonnent le récit et laissent des impres­sions durables, comme cette scène de baise d’outre-tombe qui mêle le sor­dide d’une nécro­phi­lie par écran inter­po­sé à un tra­vail de mémoire aus­si dou­lou­reux qu’obsessif :

Polaris : Baise d'outre-tombe
Scène de baise d’outre-tombe qui mêle le sor­dide d’une nécro­phi­lie par écran inter­po­sé à un tra­vail de mémoire aus­si dou­lou­reux qu’obsessif. (p. 84)

Dans un long article paru sur le blog de Fabien Vehl­mann à l’occasion de la paru­tion de Pola­ris, le scé­na­riste for­mule d’ailleurs quelques pen­sées qui pour­raient aider à com­prendre l’intention de son texte :

en prô­nant l’imaginaire et la créa­ti­vi­té (à tra­vers l’enquête poli­cière et la quête per­son­nelle de son héroïne), notre [i.e. celui de Vehl­mann et de de Bon­ne­val] récit tente d’inventer une 3èmevoie, entre la « trop grande per­mis­si­vi­té » actuelle […] et les « bonnes mœurs » d’un pas­sé cor­se­té où l’on pen­sait devoir régle­men­ter la vie éro­tique et intime des hommes et des femmes. 6)Fabien Vehl­mann, « Pola­ris ou la Nuit de Cir­cé » sort cette semaine !!, article publié le 10 octobre 2018 sur le blog de l’auteur

Si on laisse de côté la notion assez pro­blé­ma­tique de la trop grande per­mis­si­vi­té déplo­rée par Vehl­mann, on pour­rait en conclure que c’est Jeanne qui, par sa quête toute per­son­nelle, montre une sorte de voie du milieu qui, en évi­tant les extrêmes, pour­rait conduire vers l’accomplissement per­son­nel, une approche qui me semble pro­blé­ma­tique dans la mesure où Jeanne n’a rien d’une pro­ta­go­niste mal­gré sa pré­sence et son rôle dans l’enquête qui conduit à la dis­so­lu­tion d’un cercle ron­gé par les pas­sions depuis long­temps.

Je garde de Pola­ris le sou­ve­nir d’une intrigue intel­li­gente et super­be­ment construite qui n’a pour­tant rien d’érotique dans la mesure où l’érotisme conduit vers et tourne autour du désir et de l’acte sexuel. Dans l’univers de Cir­cé, la sexua­li­té est plu­tôt un ingré­dient incon­tour­nable, mais dont on aime­rait mieux pou­voir se pas­ser pour évi­ter les déra­pages. Les rela­tions sexuelles y sont plu­tôt une obses­sion sus­cep­tible de faire explo­ser les pires pas­sions. On est loin de la libé­ra­tion sexuelle quand même…

Le des­sin

C’est une bana­li­té, mais on ne peut pas assez la répé­ter : Dans une BD réus­sie, le scé­na­rio et le des­sin se sou­tiennent et se ren­forcent mutuel­le­ment, le des­sin don­nant à l’intrigue une inter­pré­ta­tion qui puisse la faire vibrer par d’autres cordes que la seule ima­gi­na­tion. Main­te­nant, qu’en est-il du des­sin dans Pola­ris ? Tout d’abord, sur la plu­part des pages, le des­sin est en noir et blanc, sans fio­ri­tures, d’une fac­ture extrê­me­ment réduite, visant l’essentiel. D’un côté, un style aus­si sobre donne un contre­poids à l’intellectualisation de l’intrigue, confé­rant donc une cer­taine balance à l’ensemble. D’un autre côté, on ne peut pas vrai­ment dire que ce style-là sert les per­son­nages :

Visages : Èlise sous toutes les coutures
Visages : Élise sous toutes les cou­tures

C’est comme si de Bon­ne­val se don­nait toutes les peines du monde pour mon­trer ses per­son­nages – et Élise est cen­sée être une jeune femme sédui­sante – sous un jour défa­vo­rable en leur don­nant un air revêche et presque répul­sif. Sur cer­tains des por­traits ici ras­sem­blés on dirait une extra­ter­restre à la Ros­well…

J’ai dit plus haut qu’il n’était pas « tou­jours facile de suivre [l”] intrigue », et cela ne peut pas être impu­té aux seules com­pli­ca­tions tem­po­relles, mais bien aus­si à un des­sin qui ne per­met pas tou­jours de dis­tin­guer les per­son­nages les uns des autres, et même le lec­teur numé­rique qui peut pour­tant agran­dir les planches à sou­hait doit par­fois regar­der de très près avant d’être sûr de l’identification. Ce qui, sur­tout dans un scé­na­rio qui pré­sente un grand nombre de per­son­nages, n’ajoute pas à la lisi­bi­li­té.

Un détail que j’aimerais évo­quer avant de vous lais­ser décou­vrir le texte, c’est l’usage de la cou­leur. Dans cette BD presque entiè­re­ment en noir et blanc, les cou­leurs sont réser­vées à ce qui appar­tient au pas­sé, à ce qui ne peut plus être vu, tou­ché. Élise, au départ pré­sente dans une des rares scènes sen­suelles du texte, s’efface de plus en plus jusqu’à ne plus appa­raître qu’à tra­vers les récits, les sou­ve­nirs. La scène du meurtre, fina­le­ment, n’est plus des­si­née : il n’y a plus que de sché­ma­tiques fan­tômes, des sil­houettes en cou­leur qui vague­ment rap­pellent les per­son­nages, plus voi­sines des pein­tures rupestres ou parié­tales que du des­sin.

Pour conclure, je ne dirais donc pas de Pola­ris que c’est la « BD éro­tique de l’automne » – je dirais même que ce n’est pas une BD éro­tique du tout mal­gré l’omniprésence de la sexua­li­té – mais la lec­ture est d’une énorme richesse et conduit à de nom­breuses décou­vertes – voire à des remises en ques­tion. Il suf­fit de prendre les auteurs au sérieux et de cher­cher plus loin que les affir­ma­tions trop faciles de la 4e de cou­ver­ture.

Toutes les illus­tra­tions tirées de Pola­ris : © Édi­tions Del­court, 2018 – Vehl­mann, de Bon­ne­val

Fabien Vehlmann et Gwen de Bonneval, Polaris ou la nuit de CircéFabien Vehl­mann et Gwen de Bon­ne­val
Pola­ris ou la nuit de Cir­cé
Édi­tions Del­court
ISBN : 978−2−7560−7410−8

Références   [ + ]

1.Vehl­mann, de Bon­ne­val, Pola­ris, Quatre de cou­ver­ture
2.Si vous ne me croyez pas sur parole, pas­sez un peu par le cha­pitre XX de l’Aven­ture de Natha­lie fiè­re­ment inti­tu­lé le sexe de natha­lie 😉
3.Pola­ris, p. 48
4.Pola­ris, p. 49. M. de Bon­ne­val, des­si­na­teur ici, a d’ailleurs scé­na­ri­sé cette épo­pée dans la mini-série Gil­ga­mesh.
5.Pola­ris, p. 47
6.Fabien Vehl­mann, « Pola­ris ou la Nuit de Cir­cé » sort cette semaine !!, article publié le 10 octobre 2018 sur le blog de l’auteur