Anne Bert, L’emprise des femmes. Un éche­veau vocal

Anne Bert, L'emprise des femmes
Anne Bert, auteur de L’emprise des femmes. Cré­dits pho­to­gra­phiques : Sophie Jeanne Debeus­scher

Mal­gré la taille réduite de ce livre avec à peine une cen­taine de pages, la mul­ti­tude des voix qui résonnent dans L’emprise des femmes, der­nier livre d’Anne Bert sor­ti le 23 novembre 2012 aux Édi­tions Tabou, est décon­cer­tante : celle de la jour­na­liste qui recueille les témoi­gnages d’une vie peu ordi­naire pas­sée entre une volon­té de sou­mis­sion voire d’auto-destruction et les étages les plus éle­vés du pou­voir ; celle d’un ancien homme poli­tique arri­vé en fin de par­cours, en proie au sou­ve­nir et à l’obsession de se révé­ler en se racon­tant ; celles, enfin, de ses maî­tresses, obnu­bi­lées par une vie à l’ombre, dans les back-streets (p. 32), tiraillées entre les plai­sirs des fugues et les ter­reurs des décou­vertes qu’il leur reste à faire.

Il n’est pas tou­jours facile de se retrou­ver dans le concert de toutes ces voix qui s’entremêlent, s’entre-racontent, se jus­ti­fient, s’accusent, jouent avec les poten­tiels, dévoi­lant au pas­sage des pers­pec­tives sur un pas­sé dou­lou­reux et les plaies mal cica­tri­sées au fond des paroles que ces mêmes voix trans­portent jusqu’à nos oreilles. Au départ, une femme en train d’écouter un enre­gis­tre­ment. Celui d’un homme vieilli dans les cou­loirs du pou­voir, aux amours mul­tiples et jamais faciles, vécues en cachette. Mais comme la vie n’est jamais aus­si banale qu’on l’imagine, d’autres voix viennent se mêler au récit, et les cer­ti­tudes s’envolent devant la brise qui souffle dans les récits des maî­tresses. Parce que le pou­voir n’est pas tou­jours là où l’on pense, et la tâche de conser­ver son auto­no­mie peut se révé­ler rude. Et ce n’est pas pour rien que l’ombre d’Abélard traîne entre les lignes des récits et au bout des ruelles. Com­ment, alors, être sur­pris par la pri­mau­té don­née aux évo­ca­tions de la mort tan­dis que la vie, dont on pour­rait pour­tant croire que c’est elle que célèbre la sexua­li­té débri­dée que vivent les per­son­nages de Mme Bert, y est curieu­se­ment sté­rile ? Entre l’avortement que subit, avec vue sur la rade de Mar­seille, la pre­mière maî­tresse, la mort de l’amant de celle-ci, le dépu­ce­lage tar­dif et la fuite au cloître d’une autre, il ne reste pas beau­coup d’espace pour les enfants, mal­gré ceux, déjà grands, de la pre­mière maî­tresse dont on apprend l’existence au pas­sage, tels les ves­tiges d’une vie depuis long­temps oubliée et ran­gée dans l’enfer des sou­ve­nirs péri­més.

Mais la pré­sence des nom­breuses allu­sions à Abé­lard, le théo­lo­gien tris­te­ment célèbre par le sort qu’il a souf­fert aux mains des envoyés de l’oncle Ful­bert, ne sert pas uni­que­ment à illus­trer la sté­ri­li­té. Ce serait se méprendre sur la pro­fon­deur des inten­tions de l’auteur de Perle qui nous lance un sacré éche­veau, où s’emmêlent les voix des per­son­nages et les jeux de signi­fi­ca­tions plus sou­ter­raines.

Si le monde a conser­vé le sou­ve­nir de l’existence du châ­tré de la rue Cha­noi­nesse, c’est sans doute moins à cause des ses œuvres théo­lo­giques ou phi­lo­so­phiques, mais à cause de son amour mal­heu­reux pour Héloïse, amour qui a sur­vé­cu à – cer­tains diraient : s’est épa­noui grâce à – la sépa­ra­tion for­cée, mal­gré l’espace héris­sé par les murs des cou­vents et des monas­tères. De même, s’établit un lien ambi­va­lent entre la femme auteur, qui reçoit les confiances gra­vées sur CD, et l’homme qui les enre­gistre, loin d’elle, au cœur de cette vieille capi­tale où il a tis­sé, sa vie durant, son réseau d’influences. Un lien qui les attire l’un vers l’autre et qui les réunit pour un der­nier amour. Un lien éta­bli par – la parole :

Vous reve­nez pour me nour­rir, vous avez ce pou­voir-là de me séduire, de sus­ci­ter mon désir de vous avec vos hor­reurs, vous com­pre­nez me tenir avec vos mots, à défaut de votre sexe. (p. 11)

Il n’y a pas plus fort que la parole pour créer l’attraction entre deux êtres humains, peu importe le médium dont elle se sert. La pré­sence phy­sique peut tout au plus scel­ler l’acte ren­du pos­sible – néces­saire – par les échanges de paroles qui le pré­cèdent.

L’histoire de l’auteur res­tée sans nom et de l’homme dési­gné par Domi­nique Alliennes, c’est donc, d’un côté, celle de la fas­ci­na­tion exer­cée par les charmes de la parole. Tout comme c’est aus­si celle de l’ambivalence des rap­ports de pou­voir au sein d’un couple où le (ou la) plus faible n’est pas tou­jours celui qu’on croit. Et c’est fina­le­ment celle des vies qui chan­cellent entre l’amour et la mort, dans une ambi­va­lence où l’amour cou­leur de sang prend la place de Cha­ron et offre un pas­sage au vieux Silène fati­gué :

… car je vous aime tant que je veux être à coup sûr votre der­nière fois. (p. 115)

Une fois de plus, Anne Bert a fabri­qué une de ses petites mer­veilles dont elle a le secret, patiem­ment tra­vaillée au burin d’un style qu’elle sait manier comme d’autres le sty­let, pétrie d’une culture peu com­mune qui per­met de faire des décou­vertes à chaque bout de phrase. Et il suf­fit de se taire, de tendre la main à ses paroles, pour être empor­té dans un de ses voyages dont on ne sait pas for­cé­ment où ils nous emmènent, mais qui nous lais­se­ront à coup sûr plus riches.

Un der­nier mot avant de conclure : J’ai rare­ment vu une cou­ver­ture qui des­ser­vait à un tel point le livre qu’elle est pour­tant cen­sée mettre en valeur. Je veux bien que tout le monde essaie de sau­ter sur un train au 50 nuances de gris, mais quand on tient une mer­veille entre les mains, on ne cède pas à la faci­li­té.

Anne Bert, L'emprise des femmesAnne Bert
L’emprise des femmes
Édi­tions Tabou
ISBN : 9782363260246

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