Le train – et plus particulièrement le train de nuit – est un véritable mythe qui n’en finit pas de traverser l’imaginaire – que ce soit à grande vitesse ou en guise de tortillard. Et nombreux sont celles et ceux, à en croire les autrices et les auteurs du domaine érotique, qui aimeraient engager une partie de jambes en l’air avec la ravissante demoiselle du siège d’en face ou le contrôleur bien musclé croisé dans un ce ces couloirs trop peu spacieux pour éviter des attouchements et des frôlements qui font naître l’envie de touchers plus osés et véritablement transgressifs. Et que dire de cette voiture-couchette qui non seulement nous invite à la débauche, mais qui en plus nous propose des espaces pour s’allonger, véritable terrain de jeu où les corps peuvent se laisser bercer au rythme des balancements du train sur les rails, préfigurant le va-et-vient des bassins imbriqués ?
On ne s’étonne donc pas de retrouver le train un peu partout, que ce soit dans la bande dessinée, le film ou encore et surtout le texte sous toutes ses formes. Et ce n’est donc pas pour rien que la Musardine a consacré au sujet un de leurs recueils de la célébrissime collection Osez 20 histoires érotiques… Qui, pour le plus grand plaisir des passagers et du personnel, se déroulent, cette fois-ci – « dans un train ». Le recueil réunit dix-sept autrices et auteurs dont certains ne sont pas des inconnus pour l’amateur des « 20 histoires érotiques ». Tapez un peu sur les noms indiqués en haut de l’article parmi les étiquettes et vous serez conduits vers les autres textes déjà accueillis par votre serviteur. Lire le recueil présent, c’est l’occasion de retrouver des noms tels que Clarissa Rivière, Julie Derussy et Octavie Delvaux, des autrices ayant déjà marqué le genre de leurs griffes. Installez-vous donc, que ce soit dans le siège d’un TGV ou dans celui, peut-être un peu vétuste, mais toujours confortable d’un Corail. À moins évidemment de compter au nombre des happy few ayant le bonheur de pouvoir s’étendre sur une couchette où ceux-ci pourront déguster, avant de sombrer dans un sommeil bercé de douces illusions, l’érotisme charmant des textes réunis ici avec leur lot de branlettes, de galipettes, de parties de jambes en l’air, de léchouilles, de bites tendues sous les couvertures et de chattes reluisantes de mouille.
Vingt textes, c’est un peu beaucoup pour en parler dans le détail dans l’espace d’un seul article. Je vais donc me concentrer sur ceux qui m’ont laissé un souvenir agréable, ceux qui m’auront touché quelque part, le tout sans doute accompagné de remarques plus générales à propos de la collection ou de l’un ou l’autre auteur. Laissez-vous donc emporter dans ce voyage bien particulier… Quitte à venir retrouver par vous-même les autrices et les auteurs passés sous silence par votre serviteur afin de partager un bout de voyage avec eux.
Le recueil s’ouvre en fanfare sur un texte d’Octavie Delvaux – Coup de foudre à grande vitesse. Octavie est sans aucun doute une des égéries de l’éditeur de la Rue du Chemin vert où elle est présente avec ses textes à succès Sex in the kitchen (décembre 2012) et Sex and the TV (décembre 2014). Mais il ne faut pas oublier que le recueil dont j’ai choisi de vous parler aujourd’hui date de 2013 et est donc contemporain ou presque des deux textes cités. Une date qui marque le début fulgurant de cette autrice chez la Musardine, vous fournissant donc l’occasion de comprendre en comprimé comment celle-ci a réussi à s’imposer dans un domaine convoité par tant d’auteurs en herbe. Car le texte, aussi court qu’il soit, ne cesse de fasciner. Il faudrait d’ailleurs plutôt parler de « condensé » ici que de « court » vu à quel point Octavie et sa protagoniste arrivent à mettre leur public sous haute tension.
C’est une histoire qui puise dans le réservoir inépuisable des Boy meets Girl, et cette fois-ci la rencontre a lieu dans un train en route (en rail ?) pour la Charente Maritime où un jeune homme va se rendre chez ses « darons » pour assister aux noces de sa sœur. Une perspective loin de le réjouir. On imagine donc l’ambiance. Jusqu’à l’instant où elle arrive :
C’était une Femme, une vraie. Une bombe atomique qui irradiait des hormones femelles de partout.1
À partir de cet instant, le jeune homme ressemble au loup de Tex Avery, les yeux gonflés de désir à lui sortir de la tête, tellement il salive sur la femme installée en face. Tandis que notre protagoniste la reluque en essayant de se donner une allure – exploit qui ne lui réussit pas du tout – l’inconnue est occupée à noircir les pages de son bloc-note. Activité peu répandue de nos jours où les gadgets électroniques ont depuis déjà belle lurette remplacé les ustensiles du passé analogue. Mais on comprend mieux la meuf quand on sait que ces bouts de papier couverts d’encre finiront dans la poubelle du train. Et on aurait quand même du mal à imaginer quelqu’un confier son iPad à la poubelle, parce que le texte n’est pas sorti comme on l’avait imaginé. Quoi qu’il en soit, le jeune homme tombe sur ces pauvres restes qu’il n’hésite pas à ramasser, obsédé par la rencontre récente avec « une Femme » à la majuscule et tout ce qui pourrait, a posteriori, le ramener près d’elle ne fût-ce que par le souvenir. Et quelle n’est pas sa surprise quand il découvre une lettre adressée au « jeune homme qui est assis en face », véritable cri de détresse poussé par un désir déchirant appelé à rester à l’état d’ébauche. Écoutez un peu son délire :
je me vautre dans des scénarios imaginaires qui me rendent votre présence tolérable, et que, peut-être, vous lirez, si je trouve le courage de vous donner cette lettre.2
C’est beau, c’est intense, et c’est désespérant. Sauf que… ah, si seulement vous connaissiez la suite de l’histoire. Que je ne vais pas vous révéler ici. Mais déliez donc les cordons de votre bourse virtuelle afin de goûter au plaisir de ses doux scénarios dans lesquels vous pourrez vous glisser, la main entre les cuisses afin de consacrer au désir que ces paroles font monter.
Bref, un départ sur les chapeaux de roue, si on veut me permettre de sortir pour un petit instant de l’imagerie ferroviaire.
Une fois sorti de la voiture, pas de répit pour le voyageur en quête de sensualité, parce que l’ambiance reste chaude dans le récit suivant – Intrusion – qui vous fait monter dans une couchette du train de nuit pour Venise. Comment imaginer une mise en scène plus propice aux jeux de l’amour que cette couchette en route pour une des villes les plus romantiques de l’imaginaire européen et sans doute mondial ? Et quelle meilleure façon de s’en rapprocher qu’en train (!) de baiser avec toute la force d’une jeunesse avide de connaître la nudité partagée et le désir comblé par un orgasme au bout d’une longue partie de jambes en l’air, le tout dans un véritable décor de cinéma ? C’est l’aventure que s’apprêtent à vivre Adrien et Manon, sauf qu’une plume maniée par Clarissa Rivière – une autre des contributrices régulières à une des collections-phare de la Musardine – se doit de réserver quelques surprises à ses protagonistes. Et en même temps à nous-autres lecteurs, bien évidemment. Adrien et Manon, donc, dans le compartiment d’un train de nuit, dans lequel Manon est censée découvrir l’amour grâce à son petit ami. Sauf que… tout est loin de se dérouler de la façon imaginée et que le jeune homme doit s’absenter afin de venir à bout d’un problème qui le menace au même titre qu’un grand nombre de ses congénères – une éjaculation précoce. Adrien quitte donc le cocon de leur amour à la recherche d’une toilette pour y régler son problème. Une occasion qui ne passe pas inaperçue. Et qui permettra à la jeune femme de découvrir une autre queue ainsi que les joies du cocufiage. Quelles est prête de renouveler une fois arrivée à destination…
Si la voiture-couchette présente l’avantage d’offrir aux couples une position parfaitement allongée, on peut constater, avec Héliodore et son héroïne anonyme, que même les sièges inclinables du service Lunéa peuvent se prêter aux jeux. C’est d’ailleurs dans ce texte-ci qu’on se rend compte qu’on vient de faire un saut dans le temps de presque treize ans… Le service Lunéa appartenant au passé, comme tant d’autres relations nocturnes dont il ne reste plus que quelques-unes, juste assez pour entretenir la flamme d’une certaine nostalgie. Et pour nourrir les fantasmes… L’héroïne du Lunéa s’apprête donc à rejoindre son petit ami à Antibes, un voyage dont elle a l’habitude vu les détails qu’elle fait passer en revue, répétant le numéro de sa voiture comme une incantation comme si elle se doutait de quelque chose :
Dans la voiture 17 du train Lunéa, là où se trouvent les sièges inclinables, si on voyage seul, on passe la nuit à côté de quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais vu.3
Un inconnu avec lequel on partagera l”« intimité de la nuit ». Et Héliodore nous fait voir sa protagoniste succomber à cette intimité qui finira par l’enfermer dans une bulle où, seule avec la sensualité de ses souvenirs, elle se lance dans une séance de masturbation d’où elle sort « à moitié nue sous [s]on manteau ». Une fois rétablie un semblant de décence, elle se laisse happer par une « torpeur délicieuse » et le sommeil. Une torpeur propice à toutes sortes de rêverie que le lecteur aimerait sans doute partager avec la belle endormie. Encore heureux que celle-ci n’est pas encore arrivé au bout de ses délices ! Parce qu’il ne faut pas imaginer qu’Héliodore puisse se contenter de si peu. Encore que, quand je dis cela, je ne vous cache pas que la scène de plaisir solitaire que je viens d’évoquer compte parmi les plus charmantes que j’aie pu lire. Chapeau donc, l’auteur ! Et dire que le voyage ne vient que de commencer et que la belle jeune femme est encore loin du bout de ses découvertes au fond de l’intimité d’une nuit pas tout à fait comme les autres. Une intimité qui ne tardera pas à engloutir le nouvel arrivé monté à la gare de Culmont4 – Chalindrey pour tenir compagnie à cette belle jeune femme qui ne sera donc plus obligée à s’occuper elle-même de son plaisir. Il est fascinant d’assister à la montée d’un désir bien particulier, un désir qui, malgré sa crudité, n’a rien de violent et qui réunit les deux compagnons de voyage dans une bulle de chaleur partagée. C’est comme si on assistait à un rêve qui nous coupe du monde et nous laisse avec un drôle de sentiment de plénitude et en même temps d’abandon :
Je jette un regard à la vitre de la voiture 17. Il n’y a plus personne. Et je me dis que je ne connais même pas son nom…5
Et que dirons nous autres lecteurs qui ne connaissons pas le tien non plus, créature aussi charmante qu’éphémère ?
Vous l’aurez sans doute constaté, chers lecteurs, mais j’ai du mal à sortir de cette histoire. Qui a touché quelque chose d’enfoui dans mes souvenirs. Je vous souhaite que vous aussi puissiez vivre cette expérience, cette plongée au cœur d’une intimité aussi rare que précieuse.
Le texte d’Héliodor vaut à lui seul l’acquisition du recueil, mais il nous reste d’autres récits à découvrir, d’autres aventures à vivre sur les rails en compagnie des héros et des héroïnes rassemblés ici par les soins de l’équipe de la rue du Chemin-Vert. Celle par exemple du « conducteur » – sorte de steward plutôt – qui tombe sur une « goule » qui se délecte des jeunes hommes tombés dans ses bras (J.C. Rhamov, Le bonheur au bout du quai) ; celle de l’Anglais cueilli par une dominatrice qui lui fait goûter au plaisir de la soumission et de la douche dorée dans les toilettes de l’Eurostar en route pour Londres (Octavie Delvaux, Thirst) ; celle – assez particulière – de la jeune femme qui essaie de se rendre sans ticket au Salon du Livre érotique et qui se retrouve à la merci d’un véritable gang de contrôleurs avide de profiter de ses charmes (Miss Kat, Sur la route). Le tout se termine en beauté dans un train de marchandise emportant Thierry et Martine, deux jeunes ayant perdu leur boulot et en même temps leur domicile, vers les rives de la Méditerranée. Un voyage vers le soleil ponctué par mainte séance de jambes en l’air. Qui fait rêver… (Frida Ebneter, Le bonheur est dans le train).
Comme tous les recueils, celui-ci réunit des textes qui proposent des regards très différents sur les relations humaines en général et l’érotisme en particulier. Il y en a certains qui ont su me conquérir – un fait que je considère comme un exploit vu les limitations imposées aux auteurs – tandis que d’autres m’ont laissé plutôt indifférent. Si je devais nommer mon préféré, je choisirais, vous vous en doutez, celui d’Héliodore qui a réussi l’exploit de créer une sorte d’intimité conquérante, une bulle qui engloutit les protagonistes jusqu’à devenir, le temps de quelques heures de parcours, leur univers entier. Je vous invite à vous laisser absorber par l’univers du voyage et du dépaysement, si propice à évoquer des aventures bien particulières. Afin d’y découvrir le texte qui vous parle.
Collectif
Osez 40 histoires « sex on the road«
La Musardine
ISBN : 9782364908192

