Il ne faut plus présenter la collection « Osez… 20 histoires de… », collection qui réunit quelques-uns des meilleurs noms de l’érotisme littéraire, tout en permettant de partir à la découverte de terrains vierges en mettant sous nos yeux des textes d’autrices et d’auteurs largement inconnus au bataillon. Si j’ai bien compté, la collection comprend maintenant une soixantaine de titres et couvre les domaines les plus divers dans un admirable éclectisme. On y trouve des textes dédiés au BDSM et à la soumission, aux « orgasmes inoubliables », au « sexe à plusieurs », au « sexe entre filles » et bien sûr au « sexe en voyage », le sujet qui nous intéresse aujourd’hui. Avec une telle multitude de sujets, il devient plutôt difficile de trouver des lacunes. Disons que je n’ai pas encore trouvé de recueil dédié spécialement à l’amour entre seniors ou entre seniors et jeunes, encore que je suis sûr que les recueils déjà publiés contiennent des spécimens gravitant autour de cette thématique ultra répandue dans le monde du porno. Encouragement supplémentaire pour l’équipe éditoriale d’attaquer le sujet de façon plus littéraire (et, si j’ose dire, plus sérieux) ?
Je ne peux pas parler de la collection « Osez… 20 histoires » sans faire un clin d’œil aux quatre titres dédiés aux plaisirs sous le soleil, des titres que j’ai bien évidemment fait entrer dans les éditions successives des Lectures estivales :

Si vous vous sentez l’âme d’un explorateur ou d’une aventurière, je vous invite donc à aller voir dans le catalogue de La Musardine et de remplir vos étagères ou vous liseuses. Je vous promets des dépaysements solaires et torrides !
Quant au volume en question, il s’agit donc d’oser le sexe en voyage. Un peu le même sujet qu’il y a quelques mois quand je vous ai présenté le volume dédié aux galipettes dans le train. Cette fois-ci, on ratisse donc plus large, et même les avions et les voitures seraient permis, comme la jeune auto-stoppeuse sur la couverture en fait la démonstration.
Comme d’habitude, la Musardine a inclus dans le recueil des textes composés par des autrices et des auteurs qui se sont déjà taillé une solide réputation comme Aude dite Orium, ChocolatCannelle, Clarissa Rivière, Ian Cecil, Frédérique Gabert, Jean-Charles Rhamov ou encore Julie Derussy, mais il y en a d’autres dont on a moins souvent1 entendu parler. Ce qui, je trouve, est plutôt bon signe, parce qu’on n’aimerait quand même pas revoir toujours les mêmes noms et le même style, dont on finirait sans doute par se lasser. Saluons donc le courage des éditeurs de la rue du Chemin Vert qui font passer la qualité devant la quantité des publications antérieures.
Mais parlons enfin et plutôt des textes. Parce que, après tout, c’est là que nous trouvons nos comptes, dans les mots qui titillent nos méninges et qui savent parler à nos désirs. Voire susciter ceux-ci…
Le recueil s’ouvre en fanfare sur un titre signé Julie Derussy, Road Trip, véritable expédition au cœur des terrains dévastés par la force du désir. Et les paysages américains se prêtent à merveille à illustrer la violence, la crudité et la force tellurique inhérentes à cette aspiration souterraine qui, quand elle fait irruption, peut bouleverser des vies et des amitiés.
Vers midi, le lendemain, nous sommes arrivés au Grand Canyon. Il était immense, bien plus que je ne l’aurais cru. Je m’étais imaginé une béance dans la terre, mais les roches se succédaient dans le canyon, pointe après pointe. On ne voyait pas le Colorado qui coulait au fond. C’était grandiose, spectaculaire. Un rêve impossible. Comme la beauté de Nadia, qui souriait à mes côtés. Nadia. Ses seins nus, ses cuisses écartées, son sexe trempé.2
Si d’ailleurs vous placez, comme moi, le désir au cœur de toute attraction érotique et sexuelle qui se respecte, le texte est une merveilleuse illustration de la maxime de ce bon vieil Horace, auteur latin ayant rendu célèbre la formule : in medias res (auditorem rapit), Julie se servant ici de ce même désir pour emballer non seulement les personnages, mais les lectrices et les lecteurs avec eux, et ceci au seuil même du recueil. Beau défi lancé à celles et à ceux appelés à la suivre… Dans le cas qui nous occupe, ce sont la Nadia sus-mentionnée et le narrateur anonyme qui se retrouveront emportés par une véritable marée déclenchée par l’attraction mutuelle de leurs corps de jeunes adultes, agacés par une constante proximité et un mélange de sentiments aussi terribles que la trahison et la vengeance pour ce qui est de Nadia et celui de se sentir utilisé, de n’être qu’un pis-aller de la part du narrateur. Mélange terrible concocté par une autrice à la hauteur de son métier. À vous de voir si les protagonistes sauront s’en extraire.
Le récit suivant, Train d’enfer, met lui aussi en valeur le désir, mais un désir rendu plus poignant encore par le manque et la frustration, la protagoniste, Juliette, tiraillée entre les deux et excitée par un besoin fulgurant qui cherche la voie par où prendre son élan. C’est ce « désir toujours présent, entier », à la base de cette « envie de contact, de chaleur, de sexe [qui] remonte et envahit son corps. »3, ce mélange irrésistible qui rendent aussi délicieux le récit de Juliette, sa farouche volonté de succomber et de se faire remplir par le premier venu. Et on ressent avec elle ce plaisir, cet apaisement, quand elle accepte, le cul rempli du sperme de ses deux amants de fortune, de suivre son baiseur dans la voiture-bar vers des suites qu’on ne peut qu’imaginer. Et comment est-ce que je n’apprécierais pas un texte qui se termine sur une telle déclaration : « Juliette sourit. Elle aime bien les vacances en train finalement. »4
Comme d’habitude, je ne vais d’ailleurs pas présenter ici tous les récits contenus dans le recueil, cela me prendrait bien trop de place et de temps, et je ne vous cache pas qu’il y en a dans le tas qui m’inspirent plus que d’autres. Cela ne veut rien dire à propos de la qualité des textes respectifs, c’est juste un reflet de mes préférences très personnelles.
Cela étant dit, je me permets de faire un petit saut et de continuer par un texte sorti de la plume de Camille Destouches, autrice5 n’ayant pas encore trouvé sa place dans la Bauge littéraire. Sur la plage abandonnée raconte l’aventure d’un étudiant de médecine qui, fort des expériences avec ses deux sœurs qu’il revenait à lui de garder, finance ses études en gardant des enfants. Activité qui le met en rapport avec les mères – souvent célibataires – de ceux- et de celles-ci. Des mères dont il finit par apprécier les charmes à travers des activités qui le mettent à même de percer jusqu’au dernier secret aux anatomies qu’il se plaît à détailler. Au point de devenir un expert ès cunnilingus qui fait pénétrer sa langue « au sein des replis vaginaux » pour y déguster « les sécrétions intimes de ces dames comme un œnologue un vin délicatement mûri »6. On devine dans ce jeune homme à l’aspect peu masculin quelqu’un qui sait se glisser dans la peau et dans l’âme des femmes qu’il sait servir avec un tel dévouement. Comment donc s’étonner quand on le voit se glisser dans leurs robes aussi ? Péché mignon qui amorce une valse (et c’est le cas de le dire) du désir qui joue sur la confusion des genres et se termine par l’exploration en profondeur de Sabine par une langue tout ce qu’il y a de plus experte. Un beau jeu qu’on aimerait un jour surprendre !
Après cet épisode de confusion des genres dignes d’une comédie baroque, embarquons-nous avec Serge Delaisne qui nous fera voyager en compagnie d’une jeune femme en manque de sexe et obsédée par des idées qui ne tournent plus qu’autour de bites, de jus de couilles et de tétons délicieusement torturés par des pinces appliqués par les mains savantes de son amant. La frustration s’explique par le fait d’être restée coincée à Paris, au bureau, sous un ciel de plomb et des pluies torrentielles pendant que son mec se la coule douce sous le soleil du Midi, à la plage d’où il envoie, par pure méchanceté, des clichés de vacances de rêve à sa dulcinée. Jusqu’au jour ou il a la bonne idée de proposer à celle-ci de le rejoindre le temps d’un week-end. Et de « Voyager légère, très légère… ! »7. On imagine les idées que l’esprit tordu et en manque de la belle peut tirer d’une telle proposition. Et je vous promets un voyage délicieux, parfumé par les torrents de cyprine que la belle saura extraire de ses fantasmes.
Restons un peu à la capitale avec Ornella Caldi qui nous fait croiser, dans son texte Paris d’ailleurs, deux jeunes femmes, Amélie et Chiara, qui, le temps d’un weekend, partageront leurs impressions, leurs repas et une seule et même couche – « ce week-end, je l’accompagnerai où elle veut. »8 Quelle promesse ! Et ensuite c’est un délicieux renversement des rôles quand Chiara, la touriste, fait découvrir à Amélie les voix secrètes de son corps et de sa passion nouvelle pour les femmes. Pour une femme :
Dans la nuit parisienne, les joues rouges et l’esprit étourdi par cette découverte, je regarde la belle Italienne. Je suis prête pour la prochaine étape du voyage.9
Comme quoi il ne faut pas toujours partir pour voyager. Et les meilleures découvertes peuvent se faire à quelques pas de son domicile. Pour peu de tomber sur une personne qui vous prenne par la main. Et qui osera plonger ses doigts au fond de votre chatte. Ou, pour le dire avec Amélie : « je n’aurais jamais voyagé aussi loin »10…
Comme Ornella nous a si bien fait entrer dans les délicieuses terres saphiques, pourquoi ne pas les explorer davantage en compagnie de Viviane Faure qui nous raconte tout ce qui peut se passer Entre deux vols. Et je vous assure que c’est beaucoup, surtout quand il s’agit, comme ici, de vivre une obsession… Une obsession née d’une rencontre pendant un voyage d’affaire, et strictement réservée à l’ailleurs, aux rencontres éphémères et crées par le hasard. C’est sans doute ce qui rend d’autant plus intense les expériences mutuelles, les vêtements qu’on s’arrache, les bouts de peau qui se dévoilent, les orgasmes qu’on fait monter comme un séisme… Ah, le désir ! Un texte que je vous conseille tout particulièrement, d’autant plus charmant et puissant que la narration est comprimée, tout comme les rencontres et les espaces où les deux femmes se retrouvent : « on s’est plus ou moins abonnées aux toilettes des aéroports »11.
Si, comme moi, vous aimez les trains, Sud-Express, signé Jean-Charles Rhamov, est pour vous. Jean-Charles nous emporte vers le début des années soixante-dix, à la grande époque des trains de nuit dont le Sud-Express, reliant le Portugal à Paris, est sans aucun doute un des spécimens les plus mythiques. Mais le fait d’être le « train des Portugais » n’empêche pas le protagoniste d’y croiser une jolie Normande prête à succomber aux charmes d’un jeune d’à peine vingt ans. Une MILF avant l’heure, si on veut. La rencontre est délicieuse – surtout la traversée du train à l’arrêt en costume d’Ève – et les détails ferroviaires mettront l’eau à la bouche de certains.
Le voyage ne se termine pas avec le Sud-Express. Vous pouvez le continuer jusqu’en Italie avec ChocolatCannelle où vous pourrez apprendre que l’amour et la passion peuvent se vivre par procuration ; ou pourquoi pas s’envoler pour Cuba avec Rita et sa protagoniste Laurrra pour surprendre ses ébats avec Juan dans une chambre minuscule de La Havane ? Avant de revenir, avec Vlad et la narratrice de Les voyages forment la jeunesse, vers un train, à l’occasion celui pour Nice, dans lequel le couple s’embarque pour donner libre cours à sa passion, à savoir « d’embarquer des inconnus »12 dans des jeux aussi interdits que délicieux, des rencontres épicées par le danger de la découverte. Et, une fois revenu de cette expédition sensuelle à la Côte d’Azur, vous pourrez suivre Clarissa Rivière qui nous a concocté un cocktail sensuel sous le soleil des Tropiques qui se termine – le récit, pas le cocktail – par une belle chute. Comme quoi un petit sourire ne peut qu’augmenter les plaisirs inhérents à toute lecture épicée.
Voici que le recueil déjà se termine, et j’en ai tire une bonne grosse dose de plaisir, grâce aux autrices et aux auteurs et surtout à l’équipe de la Musardine qui a su composer un breuvage alléchant. Une lecture qui, même si elle ne trouve plus sa place dans les Lectures estivales proprement dites, m’aura permis de retrouver un peu de chaleur dans ce mois d’octobre qui invite des averses et des températures qui frôlent les cinq à six degrés. S’il y a donc parmi vous qui, comme moi, ne connaissent pas encore le recueil, malgré les onze ans de son existence, je vous le recommande chaleureusement. Pour le lire soit à la plage ou confortablement installé dans les sièges d’un train ou encore devant une cheminée allumée qui vous fera oublier les frimas de l’automne.
PS : Un mot à propos de la couverture… Je viens de mentionner plus haut la date de la publication du recueil : 2015. Assez longtemps donc avant la disponibilité (voire même l’existence) des LLM et autres GPT à la base de ce qu’il est convenu de communément appeler « intelligence artificielle ». Je tiens à vous le rappeler, parce que, à force de regarder le modèle sur la couverture, on finit par se dire qu’il y a quelque chose qui cloche.
Regardez seulement un peu la taille et la courbe du ventre et un lecteur moderne prendrait sans doute l’image pour la production d’une de ces IA, sans doute suite à un prompt trop générique. Comme on peut exclure cette hypothèse, il faut sans doute mettre cette production malhabile sur le compte d’un photoshopage raté. Juste pour vous dire, chères lectrices, chers lecteurs, que, si seulement vous arriviez à arracher votre regard à la perspective des cuisses alléchantes de la belle et de la promesse de ce que celles-ci proposent, vous vous rendriez compte que tout ce qui est (à moitié) nu ne brille pas forcément. Disons que je ne suis pas surpris après avoir pu constater la qualité très souvent souterraine des couvertures de chez Média 1000, mais quand même ! Je sais que certains lecteurs ont tendance à cacher les couvertures de leurs lectures-cul, mais de là à ne plus se soucier de l’effet que celles-ci peuvent avoir sur quelqu’un qui n’a pas désappris à lire les images…
Voici d’ailleurs la conclusion d’une IA13 (Gemini) à laquelle j’ai demandé de procéder à une analyse anatomique du modèle, en insistant sur la jonction du bassin et du short, parce que c’est là ce qui m’a semblé le défaut le plus flagrant :
Le haut du corps (le buste sous le top rouge) est orienté de face, légèrement incliné, mais sa ligne médiane descend vers le milieu du nombril. En revanche, le short en jean est fortement décalé vers la gauche de l’image. Il y a un décrochage net : l’axe du buste ne tombe pas au centre de la ceinture du short, comme si la colonne vertébrale faisait un virage à angle droit invisible sous le tissu.
« Un virage à angle droit » – je dois avouer que cette réponse m’a mis un grand sourire sur la figure :-)
Collectif
Osez… 20 histoires de sexe en voyage
La Musardine
ISBN : 9782842716585
- Il ne faut pas oublier que le recueil a été publié en 2015, je parle donc de la renommée des autrices et des auteurs avec un retard de onze ans et une connaissance de ce qui s’est passé depuis. Je ne vais pas jusqu’à détricoter l’historique des publications de chaque auteur concerné (presque une vingtaine, mine de rien), mais vous pouvez être assuré que la liste des publications aurait été bien moins longue que presque une décennie plus tard. ↩︎
- July Derussy, Road Trip. In : 20 histoires de sexe en voyage, pos. 17, Paris, 2014 ↩︎
- Emmanuelle, Train d’enfer. In : 20 histoires de sexe en voyage, pos. 28 ↩︎
- Emmanuelle, Train d’enfer, pos. 34. ↩︎
- Ou auteur ? J’avoue qu’avec les noms épicènes, j’ai toujours tendance à les coller sur une femme… ↩︎
- Camille Destouches, Sur la plage abandonnée, pos. 82 ↩︎
- Serge Delaisne, Dévoyé voyage, pos. 100. Si ce très court résumé vous donne envie d’en savoir plus, ne vous privez pas de faire un saut sur la page de son roman, Octave et Zélie. Que je n’ai pas encore lu, mais qui a l’air délicieux… ↩︎
- Ornella Caldi, Paris d’ailleurs, pos. 134 ↩︎
- Ornella Caldi, Paris d’ailleurs, pos. 137 ↩︎
- Ornella Caldi, Paris d’ailleurs, pos. 140 ↩︎
- Viviane Faure, Entre deux vols, pos. 163 ↩︎
- Stephie, Les voyages forment la jeunesse, pos. 275 ↩︎
- Non, le Sanglier n’a pas honte d’avouer que, terré au fond de sa Bauge, il n’hésite pas à avoir recours aux services d’une IA. Pas pour rédiger mes textes, bien sûr, mais pour mieux comprendre certains détails des textes que je suis en train d’analyser ou pour obtenir des précisions à propos des habits des personnages pas toujours faciles à imaginer. Un peu comme si je lui disais de me faire un dessin ;-) ↩︎


