Si vous suivez mes Lectures estivales, vous aurez compris que la liste des textes que je dresse avant chaque nouvelle édition n’a rien de contraignant. Je supprime des titres et j’en rajoute, et parfois je fais passer des textes prévus pour une édition à celle de l’année suivante. Parce qu’il ne faut pas oublier que la lecture est avant tout un plaisir que je me concède afin de pouvoir garder un oasis de fraîcheur au milieu du désert d’un quotidien parfois frustrant. J’essaie de ratisser large en étudiant les catalogues des éditeurs spécialisés comme Tabou, Média 1000, SKA ou La Musardine. Tout en me promenant de façon régulière dans le repaire des petites – et parfois minuscules – maisons d’édition rassemblées sur 7switch1 ou encore dans les bas-fonds des cryptes de l’auto-édition dont les autrices et les auteurs se rangent sous les bannières du géant de Seattle. Les aficionados savent d’ailleurs que c’est dans ce dernier réservoir que j’ai pu dégoter quelques-unes des meilleures prises de ces dernières années.
Je disais donc que cette liste initiale n’a rien de définitive et que j’ai l’habitude de supprimer et de rajouter des textes à mon gré. Ce qui est aussi dû au fait que certains textes dignes d’une lecture estivale tout bêtement m’échappent dans un premier temps. Et si je tombe dessus ensuite – par le plus grand des hasards parfois – je ne vais pas en priver mes lectrices et mes lecteurs qui, après tout, n’ont pas à payer le prix de ma fainéantise ou de ma cécité. Parce que c’est ici, dans le repaire du Sanglier, qu’on trouve rassemblé le meilleur de ce que l’été puisse produire comme fantasme.
Avec autant de préliminaires, vous vous douterez que j’ai encore une fois pu mettre les pattes sur un texte digne d’être porté à la connaissance d’un public aussi exigeant et aussi sélectif que le mien.
D’abord, laissez-moi vous rappeler un fait : je lis beaucoup. Et très souvent, c’est du porno. Le déclarer ici, dans les colonnes de la Bauge littéraire, n’est rien d’autre qu’une évidence. À force donc d’avoir entendu parler de toutes les couleurs, vous imaginerez facilement que je suis devenu quelque peu difficile et qu’il ne m’arrive pas souvent de tomber sur des textes insolites. Des textes qui arrivent à m’emballer voire à me fasciner et à réveiller un désir farouche. Cela arrive pourtant, et je pense que vous en trouverez de beaux exemples rassemblés ici même. Mais si je vous disais que je viens de terminer un texte qui non seulement m’a emporté dans un élan des plus rares, qui m’a tenu scotché à ses pages, au point de terminer les deux volumes en l’espace de quelques heures, et qui me fait toujours rêver même après avoir tourné la dernière page, au point de vouloir réclamer une suite, même si je sais que cela serait tout à fait impossible et même indécent2 ? Est-ce que vous me croiriez ? Et bien, la preuve se trouve sous vos yeux, sur l’écran sur lequel défilent les lignes de cet article consacré à une autrice extraordinaire qui a réussi l’exploit de mettre la bête sous son charme, d’apprivoiser le Sanglier. Et est-ce que c’est étonnant quand on lit une phrase comme celle-ci ? Qui me semble contenir toute la force vitale de l’autrice, une force qu’elle sait injecter dans ses personnages et leurs passions :
Le sud dégueule de vie, c’est presque violent tellement c’est intense.3
J’ai nommé Camille Lys. Qui a su créer une créature qu’on n’est pas près d’oublier après l’avoir vue dans tous ses états, après avoir assisté aux longues séances de galipettes dans lesquelles elle arrive à entraîner un amant non seulement réticent, mais farouchement décidé à ne pas céder à la tentation qui lui tombe dessus – et c’est le cas de le dire. Une amante donc qui se déchaîne sur celui sur lequel son dévolu est tombé depuis déjà des années et qui arrive à finalement le faire sombrer dans une passion qui lui fera oublier les amitiés les plus précieuses et jusqu’aux notions d’hospitalité, d’amitié et de décence. Et qui sait composer des scènes d’une passion fusionnelle qui, croyez-moi, ne laisseront personne indifférent ! Lire les textes issus de la plume de Camille Lys, se confronter à sa Léa, se faire absorber par son univers, c’est faire l’expérience du pouvoir de la parole. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai utilisé le verbe « voir » quelques phrases plus loin, parce que la force de la parole suscite ici des images bien plus vivaces que de bêtes photos, parce que la parole fait appel à nos facultés d’imagination, mettant à son service notre propre ressenti, nos propres fantasmes, pour engendrer des créatures ou des scènes auxquelles nous sommes tout simplement incapables de résister. D’une parole qui vous mettra dans un état second sans avoir besoin de passer par des images ou les gestes usuels de n’importe quel lecteur de porno, habitué à tenir sa liseuse ou son livre d’une seule main. Ici, pas besoin de porter vos mains à vos sexes, de titiller vos clitoris ou de branler vos bites, Léa vous fera mouiller en faisant appel à vos seules méninges, et la seule évocation des charmes de cette jeune femme à peine adulte et de sa façon de se donner et de réclamer ce qu’elle considère son dû feront de vos bites et de vos chattes trempées autant de trophées de sa puissance érotique.
Qu’est-ce qui s’y passe donc, dans ces deux volumes, vous me demandez ? Et bien, tout cela commence de façon presque banale, avec un voyage en train… Sauf que ce voyage, comme si souvent, met en rapport deux inconnus – Alex et Clara – par le simple fait de se retrouver dans le même carré, l’un en face de l’autre. Et voici que notre protagoniste, jeune homme dans la trentaine, se retrouve face à face avec :
Une femme du sud, […] une femme lumineuse, pour qui le soleil est tellement une habitude qu’elle en porte un peu dans l’éclat de son regard.4
Qu’est-ce que vous dites de cela pour un texte entré dans les Lectures estivales ? Ce n’est pas un peu comme une bannière portée en triomphe devant le compte-rendu de l’édition 2026 ? Et attendez un peu, la femme que je viens d’évoquer n’est même pas celle dont je parlais plus loin avec une telle passion ! Celle du premier chapitre – que notre protagoniste retrouvera plus tard, je vous rassure – est une femme d’un certain âge, quelque part entre la quarantaine et la cinquantaine, tandis que la « véritable »5 protagoniste, Léa, n’en a que dix-neuf à son compteur. Sans vouloir vous dévoiler les détails – qui suis-je pour gâcher les joies d’une telle découverte à mes fidèles lectrices et lecteurs ? – je peux déjà vous indiquer que cette première rencontre vaut à elle seule largement les quelques sous dépensés pour le texte. Surtout parce que cette rencontre-ci fait déjà appel à la faculté d’imagination, donnant par cela le ton pour la suite. Parce que les deux voyageurs commencent par se parler par les regards. Des regards qui explorent, qui furtivement glissent sur l’étoffe avant de plonger à travers les interstices pour se poser à même la chair. Un voyage visuel loin de toute innocence qui se termine par un drôle de rapprochement et un premier orgasme par gadget télécommandé interposé. Un voyage qui se termine pour un orgasme fulgurant pour Clara et bien trop tôt pour nous autres lecteurs, mais sur la promesse de se retrouver pour Alex. Mais qu’est-ce qu’il est est loin, l’Alex, d’imaginer la suite des affaires voire de connaître les intentions de celle qu’il ne tardera pas à croiser une fois arrivé à destination.
Avant de finalement vous conduire vers cette Léa déjà tant de fois évoquée, je me permets de revenir en arrière afin de vous parler du début de la narration, vers l’incipit plus exactement. Parce que celui-ci m’a frappé par le charme de sa simplicité qui, en quelque paroles, ouvre les dimensions d’une existence :
Le paysage a changé.6
« Bon, ben, OK, et alors ? » C’est sans doute la question que vous aimeriez me poser. Mais réfléchissez un peu. Quelques paragraphes plus loin, nous apprendrons que nous sommes, avec le protagoniste, dans un train allant de Bordeaux à Avignon et qu’on vient de dépasser Narbonne. Mais ce n’est pas dans ce bête carré que commence la narration. « Le paysage a changé. », c’est-à-dire que celui-ci a déjà été contemplé par d’autres yeux que les nôtres, à savoir par ceux du protagoniste encore anonyme. Qui mène donc une existence indépendante du récit. Qui a déjà voyagé, regardé, existé avant que la narratrice ne nous fasse faire connaissance. Moyen d’une simplicité époustouflante, mais qui fait d’un bête début de roman un champ tellement large que la vue s’y perd, un champ que l’imagination peut investir et peupler de toutes les chimères imaginables. Procédé digne d’être relevé.
La rencontre avec Léa a lieu à la gare, et c’est encore une fois un procédé que j’aimerais relever. Le texte se trouve toujours au premier chapitre, le voyage vient à peine de se terminer, et Alex et Clara viennent de se quitter – pas sans se promettre de se retrouver plus tard – quand Nath et Léa entrent en scène. La gare, tout comme le voyage, est un espace d’entre-les-deux, un environnement qui symbolise le passage comme peu d’autres. Le passage d’un état à l’autre, comme celui de l’adolescence à l’âge adulte dans le cas de Léa – si ce passage-ci est bien sûr déjà accompli, c’est à la gare qu’Alex s’en rend compte et qu’il découvre la femme qu’elle est devenue – et le passage d’un domaine à l’autre. À savoir dans celui de Léa, dans sa maison d’abord, sous son empire ensuite, en passant par la voiture qu’Alex la laisse conduire, l’ayant même installée au volant, comme s’il se rendait d’avance, comme s’il avait compris dès le départ que toute résistance était vouée à l’échec. Il y aura d’autres passages dans le texte, des passages qui scellent le rapprochement jusqu’à conclure une liaison indélébile. Le passage entre les bras, et celui, ensuite, entre les cuisses de Léa. Qui se ferment sur un homme dont le destin a été déterminé par la même Léa, des années auparavant, quand celle-ci s’est découverte en amour avec l’ami de sa mère :
« J’ai convaincu Maman de rester. Je suis hyper contente, je vais revoir Alexandre. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu. Mais je ne l’ai pas oublié. Je me demande si je l’aime toujours. »
C’est l’aveu fatidique confié par Léa à son journal et lu par Alex dans l’intention de connaître ses pensées les plus secrètes… Alex qui n’a donc aucun scrupule de s’introduire dans l’intimité de la jeune femme. De la violer, cette intimité, pourrait-on dire. Ce qui rend leur rencontre encore plus intéressante, l’une ayant décidé de séduire l’ami de sa mère, l’autre prêt à la transgression ultime, conclue bien bien avant de se glisser dans son lit pendant qu’elle dort, bien avant de la baiser, bien avant de concevoir cette idée de prédateur, le pieu fiché bien au fond de ses cuisses grandes ouvertes :
Putain Léa tu m’appartiens, bordel, tu es à moi.7
Il est fascinant de constater à quel point le récit joue avec les perspectives et les idées reçues. Et que dire ce cette idée qui traverse le raisonnement d’Alex pendant qu’il est en train de baiser Léa au point de la faire couler en lui infligeant des
mouvements de vas et vient [sic] en elle [qui] font de plus en plus de bruit, comme si je jouais dans une flaque.8
« Jouer dans une flaque » – image tout droit tirée de l’enfance quand les gosses s’amusaient à sauter dans les flaques. Est-ce que c’est pourtant l’enfance qui perd toute innocence ici, ou est-ce qu’elle par contre rend l’innocence à un acte qui si dangereusement se rapproche d’un viol ?
Vous aurez compris que le roman laisse persister un certain flou autour des notions de moralité, un flou que relève une lecture approfondie et qu’on risque de laisser passer inaperçu obnubilé par à la montée d’un désir rendu d’autant plus aiguë par la crudité sauvage des scènes de baise auquel le roman nous laisse assister en tant que témoins consentants. Et j’ose même dire que le rôle du lecteur devenu voyeur ne se borne pas à regarder, mais à activement supporter les deux amants et à demander toujours d’avantage de crudité, des pénétrations encore plus profondes, des étreintes encore plus sauvages et des orgasmes d’une force qui terrasse toute velléité de repos voire de résistance face à cette femme-fille qui ne ressemble à rien autant qu’à la succube, fantasme sexuel des âges où la sexualité frôlait le blasphème. Lisez ou relisez un peu le passage où Alex se réveille dans le lit de Léa et qu’il la découvre à côté de lui, en train de le contempler du fond de ses « deux billes brillantes dans la pénombre ». C’est un fantôme qu’on voit se lever, se rapprocher et finalement s’emparer de sa proie :
Sa cuisse déjà soulevée au-dessus de ma jambe, comme pour m’avaler. Et son cou… Incliné. Offert. Je la regarde comme on regarde quelque chose d’irréel. Quelque chose qui ne devrait pas être là. Et pourtant… Elle bouge. Un glissement et son corps roule sur le mien.
Un passage qui laisse le lecteur – voyeur suspendu aux gestes de la femme qui s’apprête à avaler son amant, à le consumer tout en consumant un acte préparé depuis de longues années. Mais on le sait, le diable – ou plutôt le démon – se sert du temps pour nous conduire à notre perte… Et voici ci qui arrive quand on se laisse séduire par un démon… Ou, pour mieux cerner la dynamique entre les deux, peut-être vaudrait-il mieux remplacer la « séduction » par un « viol » ? Et avez-vous remarqué comment, même dans un passage qui rapproche Léa d’un être malveillant et démoniaque, le texte joue avec les perspectives en présentant Léa comme prédatrice et proie en même temps ? Son cou est « incliné » et « offert ». Comme celui de la proie du vampire qui y plantera ses canines. Mais c’est elle qui ici a le rôle actif, en roulant sur sa victime qu’elle finira par engloutir – pars pro toto – la « partie » étant ici bien évidemment la bite d’Alex qui, en vérité, n’attend que ça.
Je vais très bientôt me taire, vous laissant le plaisir de découvrir la suite du récit, de passer avec Alex d’entre les cuisses de Léa à celles, grandes ouvertes et prêtes à accueillir le beau jeune homme du train, de Clara, la superbe quinqua qui a su arracher à Alex, sur le quai pendant que Nath et Léa lui faisaient déjà des signes, la promesse d’un rendez-vous afin de se rattraper en lui offrant à son tour un orgasme. Une rencontre qui se prépare dans le doute et la conscience des douleurs à venir, et qui menace de consumer Alex dans une déferlante de désir chauffé à blanc avec une femme qui ressemble à une conflagration de volupté :
Je suis en feu, tu es tellement belle.9
C’est tout ce qu’Alex sait dire avant de céder et de sentir son sexe « se faire avaler à l’intérieur d’elle »10. La robe de Clara aurait peut-être pu l’avertir de ce qui l’attendait :
Elle apparaît comme une flamme dans cet univers de beige et de gris. Clara porte une robe rouge.11
J’ai déjà eu l’occasion de parler du savoir-faire d’une autrice qui ne se borne pas à nous dessiner des scènes de sexe d’une rare passion, mais qui sait aussi agencer les paroles et les entrées de ses personnages afin de ménager et de préparer les effets de ses mises en scène. Qui sait tout simplement construire un texte. Et si j’ai pu me poser des questions à propos de l’épisode de Clara contenu dans le premier chapitre du premier volume – au point de me demander si ce n’était pas l’occasion de placer une nouvelle qui n’aurait pas encore trouvé sa place ailleurs – Camille Lys a trouvé le moyen de rendre le récit encore plus complexe et plus attirant, comme si la trahison et la mise en scène d’un amour-passion s’exprimant à travers des séances de baise d’une force aussi rare qu’inouïe ne suffisaient pas pour mettre les lecteurs sous le joug d’un art consumé. Non, il fallait en rajouter encore en introduisant une deuxième femme afin d’élargir le champ de bataille sur le territoire du triolisme, des rencontres saphiques et des coups de fouet de la jalousie et des remises en question. Le tout rendu avec l’exquise finesse d’une autrice qui sait tenir les lectrices et les lecteurs en haleine, rendus accrocs par la force des paroles qui leur fait entrevoir de nouveaux délices à chaque page qui se tourne.
Camille Lys
Relation interdite (Vol. 1, Vol. 2)
Kindle Unlimited
ASIN : B0GZ59MF8C (Vol. 1)
ASIN : B0H1JGWD8C
- Les grandes s’y trouvent bien entendu aussi ! ↩︎
- Mine de rien, indécence ou pas, je viens d’apprendre qu’un troisième volume de Relation interdite a été publiée et pas plus tard que le 11 septembre 2026 : Relation interdite 3 : Ils se sont choisis. ↩︎
- Camille Lys, Relation interdite, vol. 1, pos. 377 ↩︎
- Camille Lys, Relation interdite, vol. 1, Amazon Media, 2026, position 18 ↩︎
- Drôle de qualification, je le sais, et c’est en réfléchissant à propos du choix de cet épithète que je me demande si, dans le cas de Clara, on peut franchement la classer au second plan par rapport à Léa. Tout ce que je veux dire, c’est que c’est Léa qui s’impose avec la force brutale de son désir et la férocité de sa sexualité, au point de tout oublier après le passage d’un ouragan pareil. ↩︎
- Camille Lys, Relation interdite, vol.1, pos. 6 ↩︎
- Camille Lys, loc. cit., pos. 1221 ↩︎
- Camille Lys, loc. cit., pos. 1206 ↩︎
- Camille Lys, Relation interdite, vol. 2, pos. 297 ↩︎
- Camille Lys, Relation interdite, vol. 2, pos. 297 ↩︎
- Camille Lys, Relation interdite, vol. 2, pos. 243 ↩︎

