À tra­vers le monde et au-delà de l’Im­pres­sion­nisme : John-Antoine Nau

Connais­sez-vous, chers lec­teurs, le nom du tout pre­mier Prix Gon­court ? De celui donc qui a eu l’hon­neur de le rece­voir des mains de J. K. Huys­mans lui-même (qui dira, bien plus tard,  à pro­pos de ce pre­mier lau­réat que « c’est encore le meilleur que nous ayons cou­ron­né ») ? Moi, j’ai dû m’a­vouer vain­cu, je n’en avais jamais enten­du par­ler. Et force est de consta­ter que John-Antoine Nau, même si quelques-uns de ses romans se trouvent encore par-ci, par-là (en l’oc­cur­rence Force enne­mie et Les Trois amours de Beni­gno Reyes), est pra­ti­que­ment absent de l’his­toire (et pire : de la conscience) littéraire.

Paul Signac, Asnières, Les bains Bailet
Paul Signac, Asnières, Les bains Bai­let. Une toile dédiée « à l’a­mi Gino », exé­cu­tée en 1883.

Quel par­cours pour­tant que celui d’Eu­gène Tor­quet alias J.-A. Nau : Né aux bords du Paci­fique, à San Fran­cis­co, en 1860, la vie l’a conduit à tra­vers le monde, avec des escales à Haï­ti, aux Antilles et à Mar­ti­nique, avant de le rame­ner en Europe où il a par­cou­ru la pénin­sule ibé­rique et les quatre coins de la France, avec des séjours plus ou moins éten­dus à Port en Bes­sin, à Asnières, à Piriac, au Lavan­dou, à Pon­toise, à Car­te­ret, à Saint-Tro­pez, à Paris, en Corse, à Rouen et – escale finale – à Tré­boul, dans le Finis­terre (ô si bien nom­mé), où il s’est cou­ché pour un der­nier repos au cime­tière marin, le 17 mars 1918. Une vie donc trem­pée dans l’eau de mer, où brillent les constel­la­tions des deux hémi­sphères, où soufflent les vents tor­rides du désert et les orages salés des océans, et qui sent l’o­deur brû­lante du maquis au même titre que le goût ter­reux des landes du Cotentin.

Lucie Cousturier, Coucher de soleil
Lucie Cous­tu­rier, Cou­cher de soleil

Au cours de ses péré­gri­na­tions, il s’est lié d’a­mi­tié avec quelques-uns des maîtres du Néo-Impres­sion­nisme, tel Paul Signac, Hen­ri-Edmond Cross ou encore Lucie Cous­tu­rier. Est-il per­mis de croire que ces obsé­dés de la lumière étaient atti­rés par celui qui avait vu le soleil se lever sur les éten­dues mari­times tout aus­si bien que sur le désert afri­cain, et dont les yeux vibraient encore au rythme des vagues scin­tillantes de la Méditerranée ?

Le petit texte que j’ai l’hon­neur de vous avoir concoc­té ne pré­tend aucu­ne­ment à appor­ter le moindre élé­ment de réponse à une telle ques­tion. Mais on peut tou­jours consul­ter les textes et on se rend vite compte que cet auteur a très sou­vent tro­qué son écri­toire contre la palette et le pin­ceau du peintre, et que les cou­leurs sont omni­pré­sentes dans ses des­crip­tions. Voi­ci quelques petits extrait de la nou­velle « Les Trois amours de Beni­gno Reyes »

« De sa fenêtre il aper­ce­vait l’immense rade foraine aux flots ver­dâtres un peu jau­nis, comme hui­leux, sous le ciel d’outremer intense … » (p. 6)

« Des mai­son­nettes blanches ou jau­nâtres filaient sur le côté de la route, dont l’autre bord domi­nait de plus en plus de deux cents mètres l’Océan bleu paille­té d’éclats de topaze. » (pp. 25 – 26)

Dépas­sant les puis­sants épe­rons et les cimes de sier­ras sombres, le pic de Teyde sem­blait une énorme tente brune et fauve, frot­tée de poudre d’or et juchée en plein ciel. (p. 26)

On conçoit aisé­ment que celui qui peint avec sa plume ait pu atti­rer ceux qui se servent des usten­siles plus tra­di­tion­nelles de leur métier. Quoi qu’il en soit, John-Antoine Nau mérite d’être lu, et si j’ai pu contri­buer à cela, je m’en réjouis.

Une der­nière remarque avant de conclure : En me met­tant sur la trace de cet écri­vain-bour­lin­gueur, j’ai eu le bon­heur de tom­ber sur la dénom­mée Lucie Cous­tu­rier, peintre de son état, et peu connue de nos jours. C’est, on le sait, sou­vent le sort des femmes qui se sont frot­tées de trop près à leurs col­lègues mas­cu­lins. Pen­sez à Berthe Mori­sot ou encore à Marie Cas­sat, consœurs « impres­sion­nistes » de Lucie. Et pour cor­ri­ger un tant soit peu la pos­té­ri­té qui décerne les hon­neurs trop faci­le­ment aux hommes, soyez assu­rées, chères lec­trices, qu’un article sera très bien­tôt consa­cré à Lucie Cousturier.

Je dois une grande par­tie des détails concer­nant la vie et les voyages de John-Antoine Nau au tra­vail de Cathe­rine Har­lé-Conard, dont l’ar­ticle est dis­po­nible sur inter­net.