À propos d’un tableau de John William Waterhouse – Le martyre de Sainte Eulalie

C’est en faisant des recherches pour l’article précédent – celui à propos du décrochage d’un tableau de John William Waterhouse, Hylas et les nymphes, drôle d’acte de censure déguisé en performance artistique et orchestré par quelques collaborateurs de la Manchester Art Gallery – que je suis tombé sur un drôle de bonhomme, un dénommé Waldemar Januszczak, critique d’art qui, à l’occasion d’une rétrospective consacrée à Waterhouse en 2009 par la Royal Academy, s’est déchaîné avec une violence inouïe contre le peintre de l’époque Victorienne, le traitant au passage de « secret pornographer » 1)C’est sans doute à cause de son articulet de 2009 qu’il a plusieurs fois été cité en tant que témoin à charge dans le contexte du décrochage d’Hylas et les nymphes.. Parmi les tableaux exposés, il y en a un en particulier qui a eu le malheur de déclencher l’ire du critique, Le martyre de Sainte Eulalie, un tableau qu’il décrit dans ces termes :

« Eulalia was a 12-year-old Spanish girl who refused to worship the Roman gods, so the Romans executed her in AD304. A millennium and a half later, Waterhouse painted her lying dead in the snow, in front of what looks like the British Museum, with her tunic slipped down to her waist to reveal her budding breasts. Her pose is the pose of someone who has been crucified. » 2)« Eulalie était une jeune Espagnole de douze ans qui a refusé de sacrifier aux dieux romains. C’est pour cela que les Romains l’ont exécutée en 304. 15 siècles plus tard, Waterhouse l’a peinte nue dans la neige, devant un bâtiment qui ressemble au British Museum, sa tunique tirée vers le bas pour révéler ses seins naissants. Sa pose est celle d’une personne crucifiée. » Waldemar Januszczak, JW Waterhouse at the Royal Academy.

Avant de passer, dans le paragraphe suivant, un jugement sans appel :

« How is it possible for anyone, anywhere, at any time, not to recognise this as a ludicrous portrayal on every front? Forcing erotic nudity onto a 12-year-old girl is creepy. Dressing up these lusts as a religious passion is momentously hypocritical. » 3)« Comment est-ce qu’on peut ignorer, qui que l’on soit, où que l’on soit, à quel période que ce soit, que ceci est une représentation frivole sous tous les côtés ? Forcer de la nudité érotique sur une fille de 12 ans, cela fait frissonner. Déguiser le stupre en passion religieuse, c’est d’une ineffable hypocrisie. » loc. cit.

Et ben… Des siècles d’exaltation mystique, rien que des poussières emportées par le râle d’un britannique ? Toutes ces « fiancées du Christ », rien que des hystériques ? Il me semble au contraire que la « passion religieuse » sert très souvent à sublimer le désir sexuel, et quiconque a vu une seule fois les poupées fabriquées par des religieuses dans un simulacre aussi cruel qu’époustouflant de la maternité, aura du mal à nier tout rapport entre l’extase religieuse et sexuelle. Mais ce n’est ici qu’une parenthèse…

John William Waterhouse, Martyre de Sainte-Eulalie
John William Waterhouse, Martyre de Sainte-Eulalie

La description que Januszczak donne du tableau en question et de la pose de la jeune fille n’est certes pas fausse, un regard suffit pour s’en convaincre. Mais ce que le critique ignore (ou feint d’ignorer ou encore omet de donner), ce sont les détails du martyre de la jeune sainte qui expliquent dans une large mesure les choix iconographiques du peintre – et de ces prédécesseurs, Waterhouse étant loin d’être le seul à s’être saisi du sujet.

Qui fut donc cette Eulalie, à l’origine de l’énorme coup de gueule venu d’outre-Manche dirigé contre un peintre qu’on a pu appeler, en flagrante contradiction avec les idées défendues par M. Januszczak, le préraphaélite moderne (c’est le titre de l’exposition que la Royal Academy, le Groninger Museum, et le Montreal Museum of Fine Arts lui ont consacrée en 2009 et 2010) ? Tout d’abord, il faut savoir qu’il y a une certaine confusion à propos du personnage historique, vu qu’il n’y a pas une, mais bien deux Eulalie, celle de Mérida et celle dite de Barcelone. Certains pensent que ce sont deux personnes différentes, d’autres prétendant que c’est une seule et même personne. La fidélité des sources étant ce qu’elle est, chacun choisira au gré de ses convictions. Toujours est-il que, selon la version française de la Wikipédia, « Eulalie de Barcelone et Eulalie de Mérida sont souvent confondues parce que leurs vies sont presque identiques. » Quoi qu’il en soit, leurs martyres ne se déroulent pas tout à fait de la même façon, même s’il y a des éléments partagés, comme la neige recouvrant les cadavres. Il serait fatigant d’énumérer ici tous les supplices imaginés par les tortionnaires (ou les chroniqueurs), qu’il suffise d’indiquer que la première est morte sur une croix de Saint-André (cf. plus bas le retable de Bernat Martorell) et que la deuxième a été suffoquée par la fumée des fers chauffés à rouge plongés dans ses plaies. Parmi les traits communs aux deux récits, il y a d’un côté la colombe blanche que des témoins auraient vu sortir de sa bouche – en guise de dernier souffle – à l’instant de la mort, et de l’autre, un trait important pour comprendre la toile de Waterhouse, la neige aurait commencé à tomber pour ensevelir la jeune fille sous un linceul à la blancheur immaculée. C’est cet instant qu’a capté l’artiste britannique, et il se dégage des minuscules flocons qui tombent sur le cadavre d’une exquise beauté un charme auquel il est difficile de se soustraire.

Bernat Martorell, Martyre de Sainte-Eulalie
Bernat Martorell, Martyre de Sainte-Eulalie

Les éléments du tableau composé par Waterhouse s’expliquent donc : La présence des colombes symbolisant l’âme de la jeune fille, la neige qui peu à peu recouvre la scène, le gardien veillant sur le cadavre (à l’instar de ceux ayant gardé le corps du Christ – avec le succès que l’on connaît), et jusqu’à la pose – soulignée par Januszczak – d’une personne crucifiée. Le critique ayant d’ailleurs expressément nommé une partie de l’anatomie d’Eulalie, à savoir ses seins naissants (« budding breasts »), on aimerait lui rappeler que ces seins jouent un rôle dans le martyre attribué à la sainte Eulalie dite de Barcelone qui, jetée dans les flammes, en aurait eu les seins brûlés : « Luego fue puesta de pie sobre un brasero ardiendo y le fueron quemados los pechos » 4)« Puis elle a été placée sur un brasero ardent et ses seins furent brûlés », Eulalia de Barcelone. Il faut croire que c’est ce détail si explicitement mentionné qui a incité les peintres à représenter la jeune fille en topless, même si la décence (ou une certaine idée de beauté virginale retrouvée au seuil du paradis) les a conduits à peindre un corps immaculé, les traces du martyre supprimées.

J’aimerais revenir aux reproches adressés par M. Januszczyk à J.W. Waterhouse, en particulier celui d’avoir abusé d’une fille de douze ans en lui « infligeant » une pose de nu érotique (« Forcing erotic nudity onto a 12-year-old girl ») et celui de déguiser le désir (« lust ») en passion religieuse (« religious passion »). Tout d’abord, quant à l’âge d’Eulalie, les sources ne sont pas unanimes, la gamme variant entre douze et quinze ans, notre critique ayant bien sûr opté pour le bas de l’échelle, dans un souci de scandaliser le bourgeois au maximum – honni soit qui mal y pense. Ensuite, je voudrais vous proposer d’élargir le champ de bataille : si Eulalie a inspiré bien des peintres comme Martorell ou Waterhouse, elle n’est pas passée inaperçue des poètes. Et la martyre étant d’origine ibérique, on ne saurait s’étonner de ce qu’un des plus grands poètes espagnols, García Lorca, se soit servi de son destin pour l’inclure dans son Romancero gitano, un recueil de poèmes qui passe pour une de ses œuvres principales.

Dans le poème consacré au sort de la « blanche Eulalie », il y a abondance de symboles sexuels, de la longue queue (« larga cola ») du cheval en passant par les fentes de l’aube (« grietas del alba »), la nudité de Flore (« Flora desnuda »), les deux seins d’Eulalie (« los senos de Olalla ») et son sexe qui tremble comme un oiseau dans les ronces («  »Su sexo tiembla enredado /
como un pájaro en las zarzas. ») jusqu’à la nudité de charbon (« Su desnudo de carbón ») d’ « Eulalie morte dans l’arbre » (« Olalla muerta en el árbol »). Lorca s’est très clairement inspiré des deux récits confondus des martyres de Mérida et de Barcelone, et il a su en tirer des effets superbes. Je vous invite à le relire en entier, avant que quelqu’un ne vienne dénoncer l’auteur d’avoir abusé d’une jeune fille en la montrant dans sa nudité « carbonisée » et en mettant en avant le désir qui se mêle à la mort dans une danse macabre aussi ancienne que banale. Et pourquoi les auteurs ne seraient-ils pas dans le collimateur des censeurs ? Sous prétexte qu’ils ne montrent rien, qu’il faut traduire leurs paroles en images, et que l’obscénité charriée par les vers se joue principalement dans les têtes ? N’ayez peur, les procureurs ont toujours su y voir clair, et les textes interdits sont légion.

John William Waterhouse n’est peut-être pas le meilleur ou le plus profond des artistes et on peut bien sûr se demander si ses toiles ne devaient pas céder à d’autres leurs places sur les cimaises, mais le fait que certains de ses tableaux puissent toujours déranger, jusqu’à faire perdre contenance au « critique d’Art le plus distingué de Grande Bretagne » 5)« Waldemar Januszczak is Britain’s most distinguished art critic. », première phrase de sa biographie. « Quel culot ! », me direz-vous, il faut pourtant concéder que l’auteur ne se prend pas très au sérieux par la suite…, cela laisse augurer d’un avenir assuré pour ce peintre mort il y a presque exactement un siècle.

Références   [ + ]

1.C’est sans doute à cause de son articulet de 2009 qu’il a plusieurs fois été cité en tant que témoin à charge dans le contexte du décrochage d’Hylas et les nymphes.
2.« Eulalie était une jeune Espagnole de douze ans qui a refusé de sacrifier aux dieux romains. C’est pour cela que les Romains l’ont exécutée en 304. 15 siècles plus tard, Waterhouse l’a peinte nue dans la neige, devant un bâtiment qui ressemble au British Museum, sa tunique tirée vers le bas pour révéler ses seins naissants. Sa pose est celle d’une personne crucifiée. » Waldemar Januszczak, JW Waterhouse at the Royal Academy.
3.« Comment est-ce qu’on peut ignorer, qui que l’on soit, où que l’on soit, à quel période que ce soit, que ceci est une représentation frivole sous tous les côtés ? Forcer de la nudité érotique sur une fille de 12 ans, cela fait frissonner. Déguiser le stupre en passion religieuse, c’est d’une ineffable hypocrisie. » loc. cit.
4.« Puis elle a été placée sur un brasero ardent et ses seins furent brûlés », Eulalia de Barcelone
5.« Waldemar Januszczak is Britain’s most distinguished art critic. », première phrase de sa biographie. « Quel culot ! », me direz-vous, il faut pourtant concéder que l’auteur ne se prend pas très au sérieux par la suite…

Un commentaire sur “À propos d’un tableau de John William Waterhouse – Le martyre de Sainte Eulalie

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  1. Les censeurs de Manchester, comme ce M. Januszczak oublient que les deux tableaux de Waterhouse répondent aux canons académiques de la représentation du nu de l’époque où il les a peint. Sujet tiré de l’histoire ancienne ou de la mythologie, corps blancs, pubis caché (ou sans poil), ce qui est, parfois, prétexte à présenter des œuvres sensuelles comme la « Naissance de Vénus » de Cabanel à laquelle Zola fait moult reproches… mais pas d’ordre moral. C’est précisément là où la chose devient intéressante. Les reproches que les censeurs modernes font aux deux tableaux dont on parle (Ste Eulalie et les Nymphes) sont du même ordre que ceux adressés à Manet pour son « Déjeuner sur l’herbe » et son « Olympia », ils contreviennent à la morale. A ceci près que Manet, homme du XIX° siècle contrevenait, aux règles en cours au XIX° siècle et fut assassiné par les critiques de son temps. Alors que nos censeurs de Manchester et M. Januszczak revisitent les œuvres du XIX° avec les codes du XXI° nés de l’affaire Weinstein et des # divers et variés qui ont éclos suite aux révélations .
    Nous avons donc à faire en l’espèce à une relecture de l’histoire de l’art du XIX° siècle en fonction des critère de notre époque. Il s’agit donc bien d’un acte de censure qui signe un retour de la morale d’antan où le corps doit être caché, ou du moins, où sa représentation doit être codifiée et répondre à des critères moraux. Il n’est qu’à voir la chasse aux tétons qui à cours sur Instagram, FB et autres réseaux sociaux pour s’en convaincre. Le capital à besoin de clients… et de vertus !

    Dans un monde où la seule valeur qui soit semble être l’argent, le retour de la morale sur le corps cache la reprise en main des esprits et aussi, la volonté de mettre un vernis vertueux sur un monde de plus en plus injuste en mettant en avant des débats aux thèmes fédérateurs (qui songe à nier qu’il faut protéger les enfants des agressions sexuelles, qui songe à s’insurger contre le juste combat des femmes pour l’égalité ?) qui détournent l’attention d’autres sujets centraux ; réchauffement de la planète, accaparement de la richesse par une minorité, disparition de la démocratie au profit d’un totalitarisme d’entreprises…)

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