Le Mal mythique – Ière par­tie : Le peuple de la Loi

Les rouleaux de la Loi
Les rou­leaux de la Loi (cré­dit pho­to­gra­phique : Willy Horsch)

C’est au gré de mes lec­tures que j’ai été confron­té, une fois de plus, à la fas­ci­na­tion qu’exerce le Mal. Et je viens de prendre la déci­sion de consa­crer quelques mots à ce phé­no­mène. Mais comme il y a, vous vous en dou­tez, beau­coup à dire là-des­sus, j’ai choi­si, pour ne pas perdre mes lec­teurs en cours de route, de le faire plu­sieurs articles. Après quelques remarques plu­tôt géné­rales, je vais abor­der le livre qui est à l’o­ri­gine de cet inté­rêt renou­ve­lé en la matière, Belle du Sei­gneur.

Qu’en est-il de tous ces uni­vers dua­listes de « l’art popu­laire » (dans un sens trèèès large), peu­plés de créa­tures qu’on peut pra­ti­que­ment tou­jours pla­cer sans hési­ter dans des camps clai­re­ment défi­nis ? Où il ne faut jamais réflé­chir pour choi­sir le bon côté et où on par­tage volon­tiers les épreuves des pro­ta­go­nistes ? Qu’on tra­verse avec Ara­gon et Fro­don les éten­dues déser­tiques de la mythique Terre du Milieu pour confron­ter Sau­ron, incar­na­tion quelque peu baroque du Mal, ou qu’on par­coure, aux côtés des Rebelles les vastes espaces de l’Em­pire inter­stel­laire pour fina­le­ment assis­ter à l’a­néan­tis­se­ment de l’Empe­reur, autre incar­na­tion du même Mal (dont l’al­lure res­semble étran­ge­ment à celle de la méchante sor­cière empoi­son­neuse de Blanche-Neige dans le des­sin ani­mé mer­veilleux de Dis­ney), on finit imman­qua­ble­ment par se gaver aux fes­tins qui accom­pagnent sans faute les célé­bra­tions de la vic­toire du camp des bons ou par s’at­ten­drir devant le mariage fée­rique du héros dont la tendre Dul­ci­née res­semble à s’y méprendre, dans un remake ad libi­tum du Royal Wed­ding, à une Lady Di déjà trans­fi­gu­rée par sa fin tra­gique. Quant au spec­ta­teur, le plai­sir d’a­voir sou­te­nu la bonne cause le dédom­ma­ge­ra de toutes ses ima­gi­naires fatigues.

Ce tour­nant fan­tas­tique, ce bou­le­ver­sant chan­ge­ment de décor dans un effort vers l’in­hu­mai­ne­ment gran­diose, qu’o­pèrent volon­tiers les auteurs et les cinéastes, créa­teurs de mondes oni­riques, ne sau­raient pour­tant faire oublier que le Mal fait avant tout par­tie de notre vie quo­ti­dienne où il peut sur­gir, à l’im­pro­viste, des situa­tions les plus banales. La méchan­ce­té d’un voi­sin. La volon­té de faire sen­tir à autrui une pré­ten­due supé­rio­ri­té. Des pro­pos men­son­gers, tenus dans le seul but de nuire. Une liste qu’on pour­rait conti­nuer pen­dant long­temps encore sans en voir la fin. Mais tout ceci est mes­quin, de loin trop peu impor­tant pour fas­ci­ner, pour mettre en branle les machines à pro­duire les rêves. Et sim­ple­ment trop bana­le­ment moche pour exer­cer une attrac­tion quelconque.

Mais n’y a‑t-il pas, mal­gré la lai­deur phy­sique des créa­tures du Mal et sur­tout de ses pro­ta­go­nistes, une beau­té séduc­trice, déses­pé­rant, qui fait par­tie de sa fas­ci­na­tion ? Qui attire, comme la beau­té de la chute de Satan ? De Satan dans sa chute ? Beau­té conju­rée et mise en scène par un pou­voir écra­sant avec ses rangs de sol­dats d’une armée étin­ce­lante d’a­cier et de feu, par l’ordre appa­rent qui régit la socié­té qui a consen­ti à s’y livrer, la beau­té des corps d’ath­lètes qu’un régime inhu­main a su mettre à son service.

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Il sem­ble­rait qu’il faut de la gran­deur pour faire naître cette étrange beau­té, une gran­deur capable de trans­fi­gu­rer, pour faire recon­naître le Mal comme une des forces consti­tuantes de l’u­ni­vers. Et il ne faut même pas inven­ter des uni­vers fan­tas­ma­go­riques pour en trou­ver des exemples. Il suf­fit de feuille­ter les pages d’un simple livre sco­laire dédié à l’his­toire du XXe siècle, pour se trou­ver en pré­sence d’un moment his­to­rique où le Mal, dans notre pauvre quo­ti­dien, a atteint à des dimen­sions véri­ta­ble­ment mythiques. Des armées se sont déchaî­nées sur les pays de l’Eu­rope, brillantes dans leur défi­lés impec­cables, pour chan­ger la face du monde en la pas­sant au bis­tou­ri aigui­sé par la ter­reur, la peur, l’es­cla­vage et la mort. Des bandes d’as­sas­sins, sou­te­nues par une orga­ni­sa­tion d’une effi­ca­ci­té sans pareille, qui poussent jus­qu’aux der­niers recoins des villes per­dues d’Eu­rope Cen­trale, oubliées jusque-là dans la pous­sière du fin fond de la Rus­sie, pour ser­rer le Juif dans leurs étreintes san­gui­no­lentes et l’a­che­mi­ner vers leurs usines de mort, rédui­sant l’être humain à l’é­tat de matière première.

Mais n’ou­blions pas qu’on parle lit­té­ra­ture. Reve­nons donc au livre qui a ouvert cet article. Il y a quelques semaines, je vous ai pré­sen­té mes lec­tures du moment. Par­mi celles-ci se trouve, avec la  Belle du Sei­gneur d’Al­bert Cohen, une véri­table brique de 1.100 pages, dont l’in­trigue prin­ci­pal est l’a­mour entre un haut diplo­mate juif, Solal, et Ariane, une jeune femme qu’il se pro­pose de (et réus­sit à) séduire. Tout ça se passe au milieu des années Trente du XXe siècle qui ont vu l’ar­ri­vée au pou­voir du fas­cisme en Alle­magne et les pré­pa­ra­tifs de la guerre la plus meur­trière de l’His­toire humaine. Le pro­ta­go­niste, une fois cou­pé de tout ce qui le rat­ta­chait au monde social (le poste de diplo­mate, la natio­na­li­té fran­çaise), se révèle de plus en plus être l’in­car­na­tion du Juif éter­nel, haï par les peuples par­mi les­quels il est obli­gé de vivre, tou­jours chas­sé et oppri­mé, mais fier d’être en pos­ses­sion de la Loi éter­nelle de Moïse, révé­lée par l’É­ter­nel lui-même. Et c’est dans un très long mono­logue inté­rieur, où le per­son­nage prend conscience de lui-même, que se trouvent des pas­sages impres­sion­nants à tra­vers des­quels s’o­père la trans­fi­gu­ra­tion : le mal quo­ti­dien, celui qui se déroule aux yeux de tout le monde, qui se borne à sacri­fier l’a­mour-propre du pro­chain à la quête de l’as­cen­sion sociale, frô­lant le banal jus­te­ment par sa quo­ti­dien­ne­té, est anéan­ti par la nais­sance du Mal abso­lu, au cœur du conti­nent, et qui, tel un trou noir, attire tout ce qui l’en­toure pour l’emporter dans un tour­billon de des­truc­tion inégalable.

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Mais quelles sont donc les deux forces en pré­sence qui, dans le monde en peine de Solal,  sym­bo­lisent, voire incarnent, le Mal et le Bien ?

D’un côté, il y a l’Homme, assu­jet­ti à ses pul­sions « natu­relles », incar­na­tion de la célèbre phrase de Ten­ny­son : « Nature, red in tooth and claw » [1]Alfred, Lord Ten­ny­son, In Memo­riam A.H.H., Can­to 56, exer­çant le droit du plus fort pour s’as­su­rer une place à lui-même et à sa pro­gé­ni­ture, aspi­rant à sou­mettre voire à anéan­tir les plus faibles.

De l’autre côté, il y a, seul, le peuple juif, régi par la Loi. Par la Loi dont les pré­ceptes n’au­raient d’autre but que de sous­traire l’Homme à la domi­na­tion de la Nature, de revê­tir d’hu­ma­ni­té ses ins­tincts – au même titre que la chair recouvre son sque­lette – pour par­faire la créa­tion et le rendre – fina­le­ment – humain.

L’Homme de nature donc contre l’Homme de la Loi. Prise de posi­tion, soit dit en pas­sant, on ne peut plus écla­tante contre l’illustre com­pa­triote, J.J. Rous­seau. Cette oppo­si­tion se trouve déjà dans les vers de Ten­ny­son aux­quels je viens de faire allu­sion, et qui datent d’ailleurs – et signi­fi­ca­ti­ve­ment – de 1850 :

Who trus­ted God was love indeed
And love Crea­tion’s final law
Tho” Nature, red in tooth and claw
With ravine, shriek’d against his creed

On y retrouve jus­qu’à la notion de « Loi » qui, pour Solal, fait toute la dif­fé­rence entre l’é­tat sau­vage et la civilisation.

Le mal mythique dans la vision de Solal : l'homme de nature assassine le peuple de la Loi
Le mal mythique dans la vision de Solal : l’homme de nature assas­sine le peuple de la Loi

La rage meur­trière des fas­cistes Alle­mands est donc trans­po­sée aux dimen­sions d’une lutte cos­mique dont le résul­tat déter­mi­ne­rait le des­tin de l’es­pèce humaine. Il s’a­git de savoir si l’Homme est capable de sur­mon­ter son héri­tage de pré­da­teur pour fon­der une civi­li­sa­tion où l’A­mour ne sera plus la seule ado­ra­tion de la force et de la capa­ci­té de tuer.

Cohen n’est pas le seul écri­vain qui, témoin de la mon­tée et de la chute de l’Em­pire du Mal, a essayé de pla­cer le com­bat déses­pé­ré de l’hu­ma­ni­té sur un niveau cos­mique, uni­ver­sel. C’est dire à quel point l’homme a su dépas­ser la mesure de l’hu­main dans sa volon­té de des­truc­tion et de meurtre.

à suivre …

 

Réfé­rences

Réfé­rences
1Alfred, Lord Ten­ny­son, In Memo­riam A.H.H., Can­to 56