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Arta­lys – un autre édi­teur dis­pa­raît

Dans le domaine littéraire, l'année 2016 se termine sur un grand bémol. Après avoir sonné le glas pour des éditeurs comme House made of dawn, Nelson District et La Bourdonnaye, voici venu le tour des Éditions Artalys de mettre leur clé sous le paillasson :

Il n'est certes pas inhabituel de voir disparaître des éditeurs, surtout dans un domaine qui, comme l'édition en numérique - toutes les maisons évoquées dans le paragraphe précédent étaient en grande partie orientées vers le numérique - est en pleine effervescence, mais il est tout aussi vrai que chaque disparition laisse une lacune difficile à combler. Et pas seulement, contrairement à ce que l'on pourrait croire, pour les auteurs, mais aussi et surtout pour les lecteurs qui, eux, se voient privés de l'accès à un grand nombre de textes.

Quant aux éditions Artalys, je ne suis pas un grand habitué de cette maison dont le catalogue est principalement axé, d'après la présentation qui se trouve sur leur site internet, sur la romance (la collection "Sentimental") et "les littératures de l’imaginaire : fantasy, fantastique ou science-fiction" (collection "Hors réel"), des genres qui n'attirent pas plus que ça votre serviteur. Mais Artalys a aussi eu le mérite de compter dans ses rangs une autrice dont j'ai eu l'occasion de parler à plusieurs reprises et dont les textes m'ont procuré des heures d'un plaisir non mitigé. J'ai nommé Erika Sauw, une femme qui s'est conquis une renommée certaine parmi les amateurs de littérature érotique et dont j'ai fait entrer le dernier titre en date - Désirs de Nymphes, une série dont seuls les deux premiers tomes ont déjà été publiés - dans l'édition 2016 des Lectures estivales. À côté d'Erika, il faut citer, parmi les auteurs que j'ai déjà pu accueillir dans les colonnes de la Bauge, Yannnis Z. et Marie Laurent, dont les textes publiés chez Artalys ne seront plus disponibles à partir du 1 janvier 2017. À moins, bien sûr, qu'ils réussissent à trouver un nouvel éditeur, ce qui, même pour un auteur déjà publié, est loin d'être évident.

Et voici qu'il convient de s'interroger à propos du lecteur qui, lui aussi, fonce droit dans le mur d'une problématique liée à l'édition numérique, à savoir celle de la disponibilité des textes en cas de disparition de l'éditeur. Les livres en papier restent en circulation des années voire des décennies après leur publication, et continuent à s'échanger entre particuliers. Un tour sur Ebay ou le marché aux puces du coin suffit pour s'en convaincre. Mais qu'en est-il du livre numérique ? Essayez un peu de vous procurer un exemplaire de, par exemple, De monstrorum natura, texte de Sylvain Namur ayant sombré dans le même trou noir que feu son éditeur, House made of dawn. Les librairies numériques auront déjà supprimé le titre de leurs catalogues, et vous vous trouverez dans l'impossibilité de l'acquérir. Il est certes possible, dans un certain nombre de cas, de passer par des sites de téléchargement dont on peut remettre en question la légitimité, mais rien n'est moins sûr que d'y trouver le texte précis qu'on aimerait lire - pour passer sous silence les considérations morales et juridiques liées à une telle démarche. Car, vous l'aurez compris, toute cette question est liée au statut du livre numérique, à la question du droit de propriété et de ceux du lecteur. Encore une fois, aucun problème du côté des livres papier, mais un terrain vierge - ou presque - du côté du numérique. Lionel Maurel aka Calimaq s'est penché sur la question de l'épuisement des droits d'auteur (par la vente d'un livre, par exemple) et a exposé le problème de façon pertinente :

Cet épuisement des droits permettait au lecteur d’exercer librement tout un ensemble de facultés, du moment qu’il ne faisait pas de copie de l’ouvrage : en disposer, l’annoter, le prêter, le donner, le revendre même, sans que le droit d’auteur n’ait rien à redire. Avec le livre numérique, les choses sont complètement différentes et même après l’achat du fichier, les droits du lecteur demeurent étroitement conditionnés par le droit d’auteur. (Calimaq, Le livre numérique, les libertés et l’appel des 451)

Je n'ai pas l'intention de m'engager plus loin dans cette question, ma seule intention étant de mettre en garde mes lecteurs à propos d'un des problèmes liés à la disparition d'un éditeur numérique. Si vous êtes donc tentés par un des auteurs de chez Artalys que je viens de citer, allez-y tout de suite, foncez vers la librairie numérique de votre confiance et déliez les cordons de votre bourse. Dans quelques semaines à peine, il sera trop tard, et il vous sera inutile de baver sur mes articles à propos d'une Erika Sauw, vous ne pourrez plus plonger dans l'indécence de l'univers lubrique de Compromission ou de Désirs de nymphes. Du coup, je vous rend la démarche plus facile en vous fournissant ici même le lien vers la totalité des titres de chez Artalys sur 7switch.

Une petite remarque avant de conclure : Ne serait-il pas préférable de consulter plus souvent - et de façon régulière - les catalogues des petites maisons numériques ? Avant qu'il ne soit trop tard et qu'on se désole - une fois de plus et bien inutilement - devant un espace vide...

Eri­ka Sauw, Dési­rs de nym­phes

Les habitués de la Bauge se souviennent sans aucun doute de l'enthousiasme avec lequel votre serviteur a accueilli dans ses colonnes une série érotique de l'écrivaine Erika Sauw, Compromission. Erika possède, comme peu d'autres, l'art de plonger ses lecteurs dans une ambiance où la tension entre les personnages rappelle celle qui précède une tempête, l'atmosphère surchargée de courants électriques avant d'éclater dans un tumulte indicible. Et il me semble important de relever que l'érotisme signé Erika Sauw s'étale comme une évidence, se donne en spectacle, fier des jouissances qu'il fait naître, image fidèle d'une pulsion non seulement naturelle, mais qui se trouve à la base de toute vie humaine sur cette belle planète.

Vous comprendrez que, quand j'ai appris qu'Erika allait lancer une nouvelle série, Désirs de nymphes, une série en plus où il était question de « passer ses vacances d’été au bord de la Méditerranée » (cf. la quatrième de couverture), il n'a pas fallu réfléchir longtemps avant d'admettre ce titre dans la sélection de mes Lectures estivales.

Hélas, j'ai été quelque peu - surpris. Notez bien que je n'écris pas "déçu", parce que tout le charme de l'érotisme qu'on a l'habitude de trouver dans les textes d'Erika est bien présent dans ce début de série en question, même s'il faut faire un petit effort pour avaler quelques détails.

À propos avaler ... Laissez-moi poser une question à mes lectrices avant d'entrer plus avant dans le sujet du présent article : Est-ce que cela vous dirait, Mesdames, d'avoir à votre disposition un mâle qui non seulement bande en permanence, mais dont la semence aurait en outre la qualité étonnante de vous rendre plus belle, de faire disparaître jusqu'aux plus petites irrégularités de votre peau, de rendre vos seins plus volumineux et vos cons plus réceptifs au plaisir ? Qui, en plus, vous rendrait immortelle et vous ferait jouir (et c'est la cas de le dire) d'une jeunesse quasiment éternelle ? Je parie qu'il ne vous faudrait pas très longtemps avant de trouver une réponse...

Bon, comme Désirs de nymphes n'est que le premier volume d'une série, et comme il y a toujours un prix à payer pour le moindre petit bienfait, je ne sais pas encore s'il y aura des complications qui rendraient moins évidente la réponse que la protagoniste est censée apporter aux questions du paragraphe précédent, mais il faut dire que, pour l'instant, le scénario me semble assez - appétissant.

Vous aimeriez savoir où on peut trouver le dispensaire d'un sperme aux propriétés aussi étonnantes qu'extraordinaires ? Et bien, voici le hic, le mâle en question étant un être surnaturel dont on trouve les derniers spécimens dans tes textes de la mythologie antique ou encore dans les musées, parce qu'il s'agit bien d'un - Satyre. Le titre aurait pourtant pu me servir d'avertissement, les Nymphes étant, elles aussi, une espèce disparue en même temps que leurs compagnons et la religion païenne, enfouie dans les profondeurs de la mythologie après le passage du Compère en Arcadie, ressuscitée pendant à peine quelques instants par les rêves éveillés des poètes et des peintres :

Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives
Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,
Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives
Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ? (Musset, Rolla)

J'avoue qu'un tel scénario me semble assez surréaliste, encore que, amateur de Science Fiction et de littérature fantastique, je n'ai pas peur du surnaturel et des inventions loufoques, tout dépendant des capacités des auteurs respectifs d'en tirer un scénario "crédible", un scénario qui emporte les lecteurs et leur fait oublier, pendant un temps, leurs doutes. Mais revenons un peu au texte en question !

La protagoniste, Karine, est une jeune étudiante de biologie qui s'apprête à passer ses vacances au bord de la Méditerranée, invitée par un jeune couple qui a l'habitude de recevoir chez lui de jeunes étudiantes. Cette habitude peu commune aurait sans doute fait renoncer les personnes plus sages, mais Karine refuse de se laisser manger par les doutes et la peur - pour son plus grand bien. Parce que c'est grâce à ce séjour qu'elle se découvre des capacités pour le plaisir dont elle soupçonnait à peine l'existence. Et c'est sous les coups de rein vigoureux de Daniel, Satyre de passage sur notre planète, que Karine se laisser entraîner par des courants qui la feront débarquer dans un monde tout entier dédié aux plaisir de la chair. Et on lui propose même de devenir une résidente permanente de ce monde-là, d'intégrer une mode de vie où tout tourne autour de la baise, où le sperme se consomme comme les eaux d'une fontaine de jouvence et où les chattes se bouffent comme l'ambroisie, les nymphes étant une espèce dont les habitudes de vie invitent à de joyeuses parties de lèche-minou.

Désirs de Nymphes présente donc un monde quelque peu insolite dans lequel les créatures mythologiques sont une réalité palpable (et pénétrable), un monde se trouvant sur une autre planète, mais qui rappelle, par bien des détails, la Terre à une époque très lointaine. Malgré tout ce qu'on peut lui trouver de bizarre, cet univers présente un avantage non négligeable : on y baise en permanence. On peut même affirmer qu'il n'existe que pour ça, l'existence des deux espèces complémentaires que sont les Nymphes et les Satyres se résumant aux plaisirs de la chair. Et comme Erika Sauw excelle précisément dans la description du sexe et de celle du plaisir poussé à son paroxysme, et qu'elle maîtrise à la perfection l'invention des passages secrets par lesquels passent les disciples d'Éros pour atteindre les sommets orgasmiques, on imagine à quel point ce texte fait couler les sèves. Et voici où réside son intérêt principal, dans la force hallucinante de l'auteure à créer la tension entre les sexes, une tension appelée à se décharger en coups de foudre dont le tonnerre retentit dans les oreilles encore longtemps après un apaisement tout provisoire, peu importe le décor.

Erika Sauw, Désirs de nymphesLe premier volume se termine sur le retour de Karine dans l'univers "bien de chez nous", et je suis curieux de connaître la suite de ses aventures. Et même si j'aurais préféré un scénario plus "réaliste", à la façon de celui de Compromission, je ne peux que recommander ce texte aux amateurs et aux amatrices de littérature érotico-pornographique.

 

Désirs de nymphes
Erika Sauw
Fiction / érotisme
Éditions Artalys
26 avril 2016
fichier numérique
76

Étudiante en biologie, Karine se rend au bord de la Méditerranée pour passer ses vacances d’été. Elle est hébergée par Didier et Judith Blanchard, un couple possédant une grande maison qui semble bien sous tous rapports. Mais dès son arrivée, la jeune fille s’aperçoit qu’il règne une ambiance très sensuelle chez ses hôtes. Cela ne lui déplaît pas. Plus encore, elle comprend qu’elle ne se trouve pas là par hasard. Elle est appelée à se rendre dans une forêt à l’écart du monde, où l’attendent d’intenses plaisirs, ainsi peut-être, que son destin.

Eri­ka Sauw, Com­pro­mis­sion

Erika Sauw est une des nombreuses voix qu'il me reste, grâce à la prolifération de textes originaux publiés par les pure players, à découvrir. Certes, je l'avais déjà croisée entre deux articles de blog, dont un de la plume d'une consœur que j'apprécie tout particulièrement, ChocolatCannelle, qui s'est penchée sur Camping sauvage, un texte que je me serais fait un plaisir de faire entrer dans mes lectures estivales et qui a échappé à la vigilance du Sanglier. Une lacune donc à combler depuis un certain temps déjà, mais j'ai profité, pour y remédier, de la première occasion qui s'est présentée, à savoir le passage de son nom dans la liste des parutions récentes d'Immatériel.

Compromission donc, un texte censé paraître en plusieurs livraisons ("cinq au grand maximum" comme le précise la quatrième de couverture) dont la première est, selon les bonnes vieilles habitudes de tout dealer qui se respecte, gratuite. Le premier volume est disponible depuis le 03 et le deuxième depuis le 23 février 2015. Avec un peu de chance, le troisième verra donc le jour dans une bonne semaine, et c'est tant mieux vu que les lecteurs risquent de se retrouver en manques et de s'impatienter pour connaître la suite des aventures particulièrement indécentes de la belle Edwige.

Avant de continuer, permettez-moi, chers lecteurs, de m'attarder un instant sur le choix de la couverture. Il me semble que celle-ci, au moment où le chaland risque de périr dans une marée sans pareille de nouveautés plus ou moins littéraires, acquiert une importance renouvelée, et une couverture bien faite (c'est-à-dire confiée à un graphiste et / ou à un photographe qui entendent leur métier) peut y être pour beaucoup dans le succès d'un titre, notamment dans le domaine érotique où l’œil aussi veut être sollicité. Dans le cas du texte qui nous occupe, je peux dire que la couverture (et même les deux !) m'aurait intrigué même si je n'avais jamais entendu le nom de Mme Sauw et que j'en aurais été réduit à l'état du simple cueilleur / chasseur se laissant guider par ses sens avant de pouvoir céder, en lisant, aux délices de l'esprit. Décidément, l'auteur des deux photos qui confèrent un charme si particulier à ces deux volumes, M. Bartosz Wardziak, mérite une place honorable dans un article consacré à ce texte.

Bon, de quoi s'agit-il ? Edwige est une jeune architecte d'intérieur qui entend se lancer, après les études, dans une carrière d'indépendante dans la belle ville de Montpellier. Comme cela arrive à tous ceux et à toutes celles qui font les premiers pas dans un métier, ils constatent bien vite que les autres ne les ont pas précisément attendu et que les clients sont donc plutôt rares et très recherchés. Un des premiers clients prospectifs de la jeune Edwige, dont on apprend au passage que, malgré un physique plutôt avantageux, sa vie n'a pas été très riche en rencontres amoureuses depuis assez longtemps (pour ne pas dire que celles-ci peuvent se résumer, depuis trois an, en quatre lettres : nada), se trouve être le Sieur Stevenot, Denis de son prénom, un homme jouissant d'une certaine notoriété dans la région, assez replié sur lui-même, et que son caractère indéchiffrable et un mutisme qui ne s'explique pas facilement font baigner dans une lumière parfois assez inquiétante.

Edwige lui rend visite pour parler affaires, ne se doutant pas que les affaires que son client a dans la tête ne sont pas précisément celles qu'elle a le droit d'imaginer. Très vite, la jeune femme se retrouve engagée sur un chemin dont elle sent qu'il la mènera très loin de ce qu'était sa vie d'avant cette rencontre. Et comment reculer une fois qu'on a cédé à la tentation en se mettant en costume d'Ève sur la terrasse d'un parfait inconnu pour y prendre un bain de soleil ? Un bain de soleil qui, soit dit en passant, dégénère en tripotage de chatte auquel met fin - juste à temps - un dernier sursaut de pudeur qui a bien du mal à s'imposer. Surprise elle-même la première d'avoir cédé aussi rapidement, dévoilant par la même occasion des pulsions irrésistibles qui ne demandent qu'à être satisfaites, Edwige s'entendra faire des propositions plutôt inhabituelles entre deux personnes qui se connaissent depuis à peine quelques heures. Elle accepte, une fois lancée, de pousser plus loin l'expérience et de jouer le jeu de son amant dont l'obsession ouvertement avouée est de transformer les femmes en prostituées pour pouvoir coucher avec elles. Et voici que commence une aventure des plus insolites et des plus bandantes, une aventure qui rendra Edwige capable d'apprécier des plaisirs qui ne sont pas à la portée de tout le monde, la lançant entre les bras de nouveaux amants qui se feront une joie de l'initier et de l'ouvrir, parfois très littéralement, à la jouissance. Une voie qui pourtant risque de compromettre sa réputation et les efforts qu'elle a déployés pour se bâtir une existence.

Il est temps de consacrer quelques mots au protagoniste masculin, le Denis en question, même si j'ai du mal à quitter une jeune femme aussi belle et aussi délurée que notre architecte (qui, soit dit en passant, sait comment faire monter des choses). On a l'habitude, depuis le succès de certaine saga délavée américaine, de voir des hommes plutôt dominateurs et entourés du prestige du pouvoir (économique, politique, peu importe) se taper des jeunes femmes dont on peut parfois se demander quel est, précisément, l'intérêt. Denis est sans aucun doute de cette famille-là, mais l'auteure, et ce n'est pas là le moindre exploit d'Erika Sauw, le soustrait aux images toutes faites en le peignant tout en demi-teintes et en retenue ce qui le met sur un autre niveau que les éternels dominateurs avec leurs fouets, leurs dessins plus ou moins astucieux et leurs filets bien trop visibles. Denis, au moins dans les deux premiers volumes, est un protagoniste qui s'efface bien qu'on l'imagine aux origines du jeu trouble qu'il propose à Edwige. Mais rien n'est clair et tout ce qu'on peut dire, à la fin du deuxième volume, c'est qu'on aimerait savoir qui est vraiment cet homme et comment il réussit à faire marcher une jeune femme bien comme il faut. Après, quand il s'agit de savoir s'il la révèle à elle-même ou s'il la pervertit pour assouvir des désirs troubles voire malhonnêtes, le lecteur se retrouve tout seul, sans repère, la machine imaginaire lancée à pleine vitesse, en proie au trouble que laisse la lecture des premiers volumes de Compromission. Dont on attend la suite avec impatience...

Je ne peux pas terminer cet article sans parler d'une toute petite anecdote qui fait pourtant entrevoir des terrains bien plus vastes derrière ce petit texte érotique sans grandes prétentions. Dans le deuxième volume, Edwige débarque chez Denis qu'elle découvre en train d'écouter de la musique classique. Dont elle affirme que "ce n’est pas tellement [s]on truc." S'ensuit un petit dialogue en apparence bien innocente à propos du morceau que Denis est en train d'écouter, le premier mouvement de la quatrième symphonie de Brahms. Et Denis d'insister ensuite que, à propos de Brahms, "on parle plutôt de musique romantique,  puisque c’était la grande époque du romantisme". La jeune femme réagit comme on l'imagine, prenant le terme dans sa valeur sentimentale. Il faudrait pourtant savoir que c'est avec cette symphonie-là, et plus précisément avec son premier mouvement, que le compositeur de Hambourg a, selon certains, montré les limites de la symphonie romantique, ce genre fétiche du XIXe siècle, et on se doute que c'est, dans un tel contexte, bien plus qu'un bête sujet de conversation. Et on se demande où Denis compte emmener Edwige, quels terrains au-delà du romantisme il entend lui dévoiler.

Erika Sauw, CompromissionErika Sauw
Compromission, vol. 1
Editions Artalys
ISBN : 9791091549691

Compromission, vol. 2 Editions Artalys ISBN : 9791091549721

Yan­nis Z., Tu as le sexe d’un ange

"Tu as le sexe d'un ange !", c'est l'exclamation du narrateur quand il voit, pour la première fois, le sexe épilé de Leila, sa conquête remportée au bout d'une nuit passée à danser et à discuter dans un club de Montpellier. Le sexe des anges, ce n'est pas une phrase innocente, même dans la bouche d'un puceau. C'est plutôt une question qui peut nous emmener loin, très loin dans les profondeurs voire les abîmes de l'Histoire. Les Pères de l'Église se sont penchés sur la question, le concile de Nicée II en a débattu (pour finalement conclure à la non-corporéalité des anges en question), et certains, dans la Constantinople assiégée par les troupes de Mehmet II,  se seraient tellement laissés séduire, dit-on, par des différends tellement éthérés qu'ils en auraient oublié les Ottomans en train d'envahir la ville et de changer pour toujours la face du monde oriental. Quoi qu'il en soit, il paraît que (Nicée II !) les anges n'en ont tout simplement pas, de sexe, malgré certain passage lubrique de la Bible où il fait écrit que

"les fils de Dieu trouvèrent que les filles des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu'il leur plut" (Gen 6, 1-2 )

Celui qui parle du sexe d'un ange (ou des anges) fourre donc ses doigts dans une fourmilière et évolue dans un champ immense, entre foutaises théologiques qui feraient oublier des affaires autrement plus importantes et un sujet de débat qui a su passionner les esprits les plus distingués du globe entier pendant des millénaires. Veuillez pourtant me pardonner, chers lecteurs, si je garde de toute cette affaire, malgré les interventions d'un nombre effrayant d'éminences doctissimes, l'avis de celui qui a su trouver une formule épatante de simplicité pour illustrer la conclusion du concile sus-mentionné : "pas de corps, pas de zizi et donc pas de parties de jambes en l'air"1

Bon. Voici, Monsieur Yannis Z., où peut mener le choix d'un titre, et il ne faut pas s'étonner si le lecteur se retrouve quelque peu à bout de souffle après avoir fait le tour de la civilisation chrétienne en quelques phrases à peine. Un lecteur sans doute épaté par le fait que le texte qui nous intéresse tourne précisément autour de la chose qu'on croyait justement impossible, à savoir des parties de jambes en l'air. Et des parties bien jouissives, oserais-je affirmer.

Mais je vous entends me réclamer de commencer par le début et de délaisser les querelles byzantines que j'ai osé étaler sous vos yeux. Soit ! On se retrouve donc, au bon milieu des années quatre-vingt du XXe siècle, quelque part dans le sud de la France, plus précisément sur une plage nudiste du Cap d'Agde, synonyme de débauche, alors comme aujourd'hui, où quelques bacheliers ont ouvert la chasse aux

"« nymphomanes bien chaudes » et autres « salopes en rut » attendant de se faire « baiser par des étalons comme nous »." (p. 4)

Oui, sans doute. On ne s'étonne pas de les voir revenir bredouilles, mais le ton est donné, et le lecteur sait désormais à quoi s'attendre quand il décide de rejoindre cette bande de jeunes au lieu de s'enfuir au fond de sa bibliothèque pour y consulter un traité de théologie. Sauf qu'il a, heureusement, affaire à un jeune homme légèrement plus réfléchi que ses compères, ce qui se révélera d'une certaine utilité pour la suite de l'histoire.

Après la plage, c'est d'abord un pub en ville, ensuite une boîte de nuit, et voici qu'on se retrouve dans une de mes parties préférées du texte où son auteur se laisse aller à une évocation aussi sommaire que géniale de ce que furent les années 80. On peut déjà dire que le sieur Z. sait non seulement construire un décor et une ambiance, mais surtout séduire son public, et j'ose même affirmer que ce n'est pas uniquement l'impressionnante énumération de stars du porno contemporain qui produit cet effet-là2.

Pour revenir à notre narrateur (à la première personne, bien sûr), il se retrouve donc dans une boîte de nuit où il ne tardera pas ("Je l’ai repérée tout de suite.", p. 9) à croiser une fille toute à son goût. À partir de là, les choses vont leur petit bonhomme de chemin, et je pense que je peux me permettre de dévoiler l'évident : Ces deux-là vont se retrouver dans une chambre d'hôtel, leurs bras, leurs bouches et leurs sexes avides de se découvrir, et notre narrateur, puceau au moment de mettre les pattes dans la boîte de nuit, aura trouvé ce qu'il était parti chercher quand il s'est embarqué dans la nuit : "... je voulais de la chair, du plaisir, du sexe." (p. 10). Mais il devra se rendre compte qu'il n'est pas au bout de ses découvertes, parce qu'une surprise de taille l'attend.

Le lecteur, qui a l'avantage de pouvoir reculer dans le temps en relisant tous les passages du texte autant de fois qu'il le souhaite, aurait pu être averti : le mélange des corps, l'évocation du mythe d'Aristophane (celui de l’espèce androgyne), Leila qui "désirait que nous ne fassions plus qu’un" (p. 14), la nudité de Leila qui "pénétrait" (p. 24) le narrateur, celui-ci qui parle de "la semence" de Leila (p. 28). Les attributs s'échangent, les différences s'estompent, et on assiste à une union progressive, union qui mènera les amants au point "de ne plus savoir qui était l’homme, qui était la femme" (p. 28). On finit par se rendre compte qu'il y a quelque chose dans cette histoire qui va plus loin qu'un simple rapport sexuel, plus loin que ce que veut l'usage des précieuses ridicules qui hésitent devant les mots trop crus et préfèrent parler d'union quand il s'agit tout bêtement de galipettes, plus loin même qu'un one night stand qui aurait dégénéré en affection mutuelle. Je ne voudrais pas usurper y le droit le plus noble du lecteur, à savoir d'effeuiller, dans l'intimité de son for intérieur, le texte, sorte de ius primae lectionis, pour y traquer tous les détails de cette affaire peu ordinaire, je me contente donc de vous révéler que Yannis Z. a écrit, dans Tu as le sexe d'un ange,  une histoire d'amour entre deux êtres humains, un peu comme l'illustration de la reconstitution enfin devenue possible de l'espèce perdue d'Aristophane.

La valeur humaniste est incontestable, et Yannis Z. trouve de très belles phrases pour célébrer l'humanité capable de s'exprimer et de se réaliser dans une union (je sais ce qu je viens d'écrire quelques lignes plus haut, mais le contexte, pour une fois, justifie l'expression) aussi banale que celle d'une nuit d'amour qui se répète partout, à chaque heure, dans n'importe quel coin de la planète. Quant à la valeur littéraire, on peut certainement s'interroger sur la pertinence de remarques introduites par : "Nous savons tous que " (p. 16), et il faut sans doute se poser des questions à propos du rôle du narrateur qui, parfois, devient de façon un peu trop ostensible le porte-parole de  l'auteur, et qui se laisse aller, par exemple, à des considérations politico-philosophiques quelques instants à peine avant de perdre sa virginité :

"Le culte de la performance sexuelle et de la pénétration est sans doute l’une des pires aliénations mentales de nos sociétés soit-disant modernes. (p. 28)"

Il ne serait pas difficile de citer d'autres passages où l'on sent un autre se glisser dans la peau du narrateur, mais comment en vouloir à un texte dont le le seul défaut serait de prôner avec un peu trop d'insistance les valeurs humaines dont se réclame son auteur ? Un auteur, surtout, qui sait créer une ambiance avec des mots aussi simples :

"Dehors, il pleuvait des cordes. J’entendais d’énormes gouttes tambouriner sur les vitres. Les volets étaient ouverts et nous regardions le ciel sombre et orageux à travers les rideaux. Nous étions bien dans la chaleur de cette chambre."

Et qui réalise, en passant, l'exploit d'arracher à l'obscurité, grâce à la lumière de ses coups de foudre, des bribes de l'ambiance d'une époque révolue. Et comment voulez-vous que le vieux nostalgique irrésistible que je suis puisse résister à cela ?

Yannis Z, Tu as le sexe d’un ange
Crédit photographique Alexandra Lexey / 123RF

Yannis Z.
Tu as le sexe d'un ange
Éditions Artalys
ISBN : 979-10-91549-63-9

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  1. Un contributeur anonyme du Département Civilisation de la Bibliothèque de Lyon dans le Guichet du Savoir. []
  2. Pour celles et ceux qui font dans le vintage, c'est sur les pages 10 et 11. []