Eros­to, Un été chaud

Voi­ci donc, pour l’é­di­tion 2026 des Lec­tures esti­vales, un nou­veau texte d’un auteur déjà aupa­ra­vant admis dans ces colonnes. Comme en 2019, il s’a­git, comme par hasard, d’un titre qui vous plonge dans les plai­sirs de l’é­té. Et même si j’ai pu for­mu­ler quelques réserves à pro­pos de Wee­kend au soleil il y a sept ans, je vous demande de lire un peu ce pre­mier para­graphe d’Un été chaud et de me dire ensuite si vous avez jamais pu lire une meilleure mise en bouche pour un texte cen­sé célé­brer les joies de l’é­té ? Lisez un peu :

La cha­leur du soir s’accrochait encore aux murs blancs du cam­ping. L’air était sec, presque étouf­fant, et por­tait cette odeur de pins chauf­fés à bloc, mêlée à celle des braises du bar­be­cue et du monoï qui s’échappait des ser­viettes encore humides.1

Cela en dit sans doute plus long quant aux goûts de votre ser­vi­teur qu’à pro­pos de la qua­li­té du texte, mais j’ai eu, rien qu’en lisant ces deux petites phrases – véri­table conden­sé de l’é­té – une de ces envies de virer mon ordi­na­teur, de glis­ser une brosse à dents et un maillot dans mon sac à dos et de par­tir vers les rivages de la Médi­ter­ra­née, je ne vous dis pas ! Comme ça, sur un coup de tête et avec la ferme inten­tion de me frot­ter contre tous ces corps expo­sés et offerts sur le sable de la Baie des Cochons…

En atten­dant de sau­ter dans ce train, voi­ci le détail du récit. Nous ren­con­trons le pro­ta­go­niste, Maxime de son petit nom, vingt-et-un an, sur un cam­ping du sud de la France où il essaie de se consti­tuer un petit capi­tal pour sa pro­chaine année uni­ver­si­taire. Beau pro­jet, sans aucun doute, mais on ima­gine qu’un beau gosse comme lui – « grand, sec, bron­zant vite, les che­veux châ­tain clair tou­jours en bataille » – ne passe pas ses nuits à sage­ment faire la sieste à l’a­bri de sa tente. Quoi qu’il en soit, les Dieux du bou­lot ne lui sou­rient pas, et il doit prendre la fuite quand l’in­cen­die se déclare dans les envi­rons du cam­ping. On ima­gine que c’est la panique, mais comme notre auteur a encore besoin de son pro­ta­go­niste, le voi­ci qui débarque, à l’im­pro­viste, chez sa tante – au Cap d’Agde. Je tiens à vous déniai­ser tout de suite, le Cap, sous la plume d’E­ros­to, n’est pas celui que vous avez l’ha­bi­tude de par­cou­rir en com­pa­gnie de votre ser­vi­teur quand celui-ci se met sur les pas des habitué(e) du coin comme June Sum­mer ou Jean Arec. Si le liber­ti­nage pointe son nez très bien­tôt sous les traits ravis­sants de Cla­ra, la belle tante de notre cher Maxime, et sous ceux sur­tout de sa copine Aman­dine, les clubs échan­gistes et la Baie des Cochons, chan­tés avec une telle pas­sion par June, occupent, à eux deux, deux minus­cules para­graphes du texte, rien d’autre qu’un pas­sage obli­gé qu’on se doit de men­tion­ner quand on évoque le Cap.

À lire :
Marco Koskas, Bande de Français - II. Le roman

L’es­sen­tiel, dans cet Été chaud, se passe ailleurs, à savoir dans les vil­las de Cla­ra et d’A­man­dine, repaires de toutes les ten­ta­tions entre les­quelles le jeune Maxime va répar­tir ses jour­nées. Comme au cam­ping, le jeune homme ne man­que­ra pas d’at­ti­rer tous les regards et toutes les convoi­tises. Et se retrou­ve­ra très vite par­ta­gé entre les atten­tions d’A­man­dine et de Julien. Qu’il finit par encu­ler. Fait tou­jours assez rare dans les récits éro­tiques – en dehors de l’univers gay, bien enten­du – pour méri­ter une men­tion spé­ciale ! Cela four­ni­ra même l’oc­ca­sion au nar­ra­teur de pla­cer un petit trait d’hu­mour dans le récit, ce qui, on le sait, n’est pas très répan­du non plus dans les textes à voca­tion éro­tique dont les auteurs semblent sou­vent trop occu­pés à inven­ter les posi­tions les plus incon­grues et les constel­la­tions les plus exo­tiques plu­tôt que d’embarquer leurs lec­trices et leurs lec­teurs dans un franc rire… Mais bon, on l’au­ra devi­né, les gali­pettes ne sont pas ce qui manque dans l’a­ven­ture de Maxime, que ce soit avec Aman­dine ou les copines de celle-ci qui se culbutent pour faire du beau gosse leur jouet afin d’oc­cu­per le plus agréa­ble­ment pos­sible les longues heures des nuits d’été.

Ce qui peut paraître plus éton­nant, par contre, c’est l’im­por­tance des sen­ti­ments dans un récit qu’on aurait ten­dance, vu le sujet, à prendre pour assez uni­di­men­sion­nel et dont l’in­trigue se conten­te­rait à ame­ner les ren­contres et les occa­sions de lan­cer des par­ties de jambes en l’air, de tailler des pipes ou de cro­quer à belles dents dans les abri­cots juteux de toutes ces dames. Mais non, le lec­teur découvre, et avec une cer­taine incré­du­li­té, les liens qui se tissent entre la tante et le neveu, et ce ne sont pas ici les liens du sang dont je vous parle. Même si ceux-ci per­mettent à l’au­teur d’in­vi­ter dans le texte les sul­fu­reux délices des rela­tions inces­tueuses. Mais atten­tion : Le dénoue­ment risque, à l’ins­tar de votre ser­vi­teur, de vous sur­prendre. Et pas qu’un peu.

Pour résu­mer un peu les impres­sions lais­sés par cette lec­ture, après une pause de sept ans où j’ai eu ten­dance à évi­ter Eros­to mal­gré quelques titres allé­chants, je peux vous dire que j’ai été très agréa­ble­ment sur­pris. L’at­ten­tion au détail n’y est pas tou­jours, mais se résume à ce qu’ailleurs on a pu qua­li­fier du som­meil d’Ho­mère. N’im­porte quel auteur imprime par­fois à sa plume une vitesse qui ne cor­res­pond pas tou­jours à l’exac­ti­tude des faits rela­tés. Pre­nez l’exemple suivant :

Elle se leva, reti­ra sa robe d’un geste fluide, révé­lant un corps déjà ten­du par le désir. — Tous les deux, ici. Ils s’exécutèrent, enca­drant Aman­dine sur la ter­rasse. Maxime der­rière elle, Julien devant. L’air brû­lant col­lait la robe fine d’Amandine à sa peau avant qu’elle ne la fasse glis­ser sur ses hanches.2

Que la robe ait déjà glis­sé ou non, qu’im­porte ? Et si cette légère erreur per­met à un des pro­ta­go­nistes de le faire une deuxième fois, cela don­ne­ra aux lec­teurs l’oc­ca­sion de se rin­cer les yeux une fois de plus.

À lire :
Marie Godard, Échanges virtuels

Une autre remarque, qui va dans la même direc­tion : Il est peut-être sage de ne pas por­ter trop d’at­ten­tion aux posi­tions des uns et des autres dans les jeux à par­te­naires mul­tiples, sous peine d’y perdre son nord et de ne pas trop com­prendre com­ment ils ont pu faire pour y arri­ver. Il est de toute façon très facile de se perdre dans le jeu des extré­mi­tés, un fait qui d’ailleurs est le symp­tôme d’une perte de contrôle, ce qui peut être un des effets recher­chés. Et fina­le­ment, on se fout un peu des détails de la gym­nas­tique sexuelle quand l’en­semble est aus­si appé­tis­sant que ce manège (!) à trois entre Maxime d’un côté et Julien et Aman­dine de l’autre.

Des petites mal­adresses qu’on par­donne à l’au­teur, sur­tout quand elles côtoient de tels pas­sages d’une rare sensualité :

Chaque bou­chée avait le goût loin­tain de la crème solaire et de l’huile par­fu­mée qui impré­gnait la peau de Cla­ra lorsqu’il l’avait vue, quelques jours plus tôt, à moi­tié nue dans cette tenue trans­pa­rente.3

Ou pro­fi­tez encore du beaux bal­let sen­suel et indé­cent du cha­pitre 12 – Célé­bra­tion -, sorte d’a­po­théose de l’es­prit jouis­sif et éro­tique des lieux, avec une belle mise en scène de la mise en paral­lèle des ébats avec à l’af­fiche, d’un côté, Aman­dine et Maxime, et de l’autre, Julien et les serveuses.

Et que dire d’une mise en scène dia­ble­ment sen­suelle comme celle de la dis­cus­sion qui démarre entre Cla­ra et son cher neveu :

Il obéit, s’installant sur la chaise en bois, tan­dis qu’elle res­tait debout, ados­sée au plan de tra­vail. Le satin jouait avec la lumière, se mou­vant au gré de ses res­pi­ra­tions. Maxime essayait de se concen­trer, mais son regard glis­sait, cap­tif, vers ces zones fur­ti­ve­ment offertes.4

De mon côté, je suis très content de pou­voir consta­ter un tel déve­lop­pe­ment du savoir-faire de l’au­teur. Qui me per­met de ran­ger Eros­to défi­ni­ti­ve­ment du côté des auteurs « fré­quen­tables » dans le domaine éro­ti­co-por­no­gra­phique. D’au­tant plus que de tels efforts dans le manie­ment du texte se doublent d’une belle per­ver­si­té qui per­met à l’au­teur – et aux lec­trices et aux lec­teurs avec lui – d’a­bor­der des sujets rare­ment évo­qués ailleurs. Une belle lec­ture pour pré­pa­rer l’am­biance d’une sai­son esti­vale que je vous sou­haite des plus débri­dées et des plus indécentes !

Eros­to
Un été chaud
Kindle Unli­mi­ted
ASIN : B0FMY1PWZL

  1. Eros­to, Un été chaud, p. 3 ↩︎
  2. Eros­to, Un été chaud, p. 29 ↩︎
  3. Eros­to, Un été chaud, p. 38 ↩︎
  4. Eros­to, Un été chaud, p. 77 ↩︎
Pirunae, Pony tail