O tem­po­ra – o mores

Par­fois, le hasard fait bien les choses… Le 3 décembre, on a tous appris que Tum­blr, « une plate-forme de micro-blo­gage » 1)Selon la Wiki­pé­dia fran­co­phone très for­te­ment uti­li­sée pour par­ta­ger des conte­nus gra­phiques et répu­tée pour son approche jusqu’ici libé­rale et décom­plexée quant aux conte­nus « adultes » 2)Wiki­pé­dia anglo­phone, article Tum­blr, sec­tion “Adult content” : « an ana­ly­sis conduc­ted by news and tech­no­lo­gy site Tech­Crunch has shown that over 22% of all traf­fic in and out of Tum­blr is clas­si­fied as por­no­gra­phy. », fer­me­ra ses portes à ce genre de conte­nu à par­tir du 17 décembre 2018, les auteurs des blogs conten­tant le maté­riel en ques­tion ayant été noti­fiés que celui-ci ne sera plus visible sur le site. Ceci est une approche qui s’inscrit dans une poli­tique de plus en plus res­tric­tive dont Tum­blr n’est que le der­nier repré­sen­tant en date, une poli­tique qui pro­pose de reve­nir en arrière en s’attaquant à des conte­nus nul­le­ment répré­hen­sibles, comme par exemple la repré­sen­ta­tion des – tétons fémi­nins. Il y a tou­te­fois une excep­tion notable concer­nant l’art, excep­tion qui per­met de pen­ser que les démê­lées de Face­book avec la jus­tice fran­çaise suite aux mul­tiples actes de cen­sure envers des œuvres d’art telles que la célé­bris­sime Ori­gine du Monde ne sont pas pas­sées inaper­çues dans le QG du réseau à New York :

Gustave Courbet, L'Origine du monde
Gus­tave Cour­bet, L’Origine du monde

nudi­ty found in art, such as sculp­tures and illus­tra­tions, are also stuff that can be free­ly pos­ted on Tum­blr. 3)Page Adult content dans le centre d’aide du réseau.

On peut pen­ser ce que l’on veut d’une telle poli­tique qui s’inscrit dans une vague de pru­de­rie venue du Nou­veau Monde en même temps que la numé­ri­sa­tion, et il sera inté­res­sant de suivre de près la ques­tion épi­neuse de savoir ce qui fina­le­ment, d’après les cen­seurs nou­vel­le­ment recru­tés par Tum­blr, relève de l’Art. La déci­sion de ban­nir le conte­nu éro­ti­co-por­no­gra­phique a tou­te­fois déjà eu des consé­quences, même dans le petit monde fré­quen­té par votre ser­vi­teur. Il y a par exemple un de mes des­si­na­teurs pré­fé­rés, Boli, qui vient d’annoncer avec une cer­taine colère qu’il allait fer­mer son Tum­blr pour élire domi­cile sur un autre réseau plus libé­ral envers la nudi­té, Twit­ter. Je vous signale donc, juste en pas­sant, le compte de ce des­si­na­teur polo­nais aux per­son­nages si par­ti­cu­liers dont vous tom­be­rez sans doute fol­le­ment amou­reux :

Boli, I miss summer
Boli, I miss sum­mer

Mais je ne vous aurais sans doute pas par­lé de cette déci­sion de Tum­blr, si je n’étais pas tom­bé pra­ti­que­ment en même temps sur un article dans le maga­zine en ligne alle­mand, Spie­gel online. On y signale le pro­cès d’une jeune actrice alle­mande, Antje Mön­ning, prise en fla­grant délit de se pro­duire – sous les yeux de deux agents des forces de l’ordre en train d’effectuer le contrôle d’un camion – sur un par­king, la nuit, très légè­re­ment vêtue et sur­tout sans culotte ni sou­tif, ce qui a valu à son public de pou­voir se délec­ter des charmes de la belle libre­ment offerts aux regards : « J’ai pu voir tout », est ain­si cité le chauf­feur qui, d’après le maga­zine, n’en croyait pas ses yeux. Mal­heu­reu­se­ment, les deux fonc­tion­naires ne l’ont pas vu d’un même œil, inter­pe­lant la belle jeune femme et por­tant plainte pour « outrage aux mœurs » 4)N’étant pas juriste, je ne sais pas si c’est là la tra­duc­tion adé­quate…. Celle-ci s’est vue adres­ser une ordon­nance pénale de 1.200 €, qu’elle a ensuite contes­tée, ce qui s’est sol­dé par un pro­cès en bonne et due forme sous les yeux d’un public inter­na­tio­nal. La nudi­té fleure si bon le scan­dale…

L'actrice allemande Antje Nikola Mönning
Antje Niko­la Mön­ning, actrice alle­mande qui ne dédaigne pas les joies de l’exhibitionnisme et de la danse nue. Von Marina1712 – wtp inter­na­tio­nal, CC BY-SA 3.0

Qu’est-ce qui s’est pas­sé au juste ? Mme Mön­ning s’est pré­sen­tée devant les deux agents, vêtue d’une sorte de débar­deur trans­pa­rent en plas­tique et a com­men­cé à dan­ser. En se déhan­chant, elle a rele­vé la jupe qui a révé­lé le fait qu’elle ne por­tait rien en-des­sous. Devant le juge, un des poli­ciers témoins de la scène est allé jusqu’à dire que cela était désa­gréable à voir. À regar­der le por­trait ci-contre, on constate que Mme Mön­ning est une belle jeune femme, com­ment alors quelqu’un peut juger « désa­gréable » la vue d’une chatte (épi­lée ou non, je n’en sais rien, n’ayant pas pu vision­ner le film que les deux poli­ciers ont eu le réflexe d’enregistrer 😉 ), cela m’échappe. Je vous signale en pas­sant, chers lec­teurs sans doute scan­da­li­sés, que Mme Mön­ning est, selon ses propres décla­ra­tions, une exhi­bi­tion­niste qui réclame son droit à la nudi­té et à se pro­duire en cos­tume d’Ève. Ce qu’elle a d’ailleurs déjà fait devant un public bien plus impor­tant, en don­nant une inter­view sous les camé­ras de la chaîne alle­mande RTL 2 vêtue de – rien du tout.

La Vénus de Hohle Fels
La Vénus de Hohle Fels

Un petit fait anec­do­tique en pas­sant : Le « délit » a eu lieu à Jen­gen, une loca­li­té bava­roise de peu de renom. Tou­jours est-il que cette région se trouve à deux pas des grottes pré­his­to­riques où l’on a trou­vé les plus vieilles repré­sen­ta­tions artis­tiques d’une femme, la Vénus de Hohle Fels, une figu­rine aux seins énormes et à la vulve très net­te­ment mar­quée. On aurait donc pu s’attendre à de meilleures dis­po­si­tions quant au spec­tacle tel qu’il fut offert par Mme. Mön­ning.

L’actrice en ques­tion a d’ailleurs tour­né dans des films où la nudi­té, le désir et l’indécence sont mis à l’honneur, un film, Les anges aux ailes sales, dont je vous pré­sente ici la bande-annonce. Mme Mön­ning y fait par­tie d’une bande de motardes qui tra­verse le pays pour libre­ment vivre leur dési­rs et leur égoïsme. Et dire qu’on a pu repro­cher à l’actrice d’avoir eu des orgasmes non feints pen­dant le tour­nage de cer­taines scènes… Mais qu’est-ce qu’on lui reproche au juste ? D’avoir tri­ché en ayant refu­sé de jouer un rôle ? Et d’être allée trop loin ? Drôle d’argumentaire, quand même. Je com­prends qu’on ne veuille pas voir de vrais meurtres dans un poli­cier 5)Je rap­pelle ici un de mes sou­ve­nirs de lec­ture, Rosen­crantz and Guil­dens­tern Are Dead de Tom Stop­pard, où un met­teur en scène a eu l’idée de se ser­vir de deux condam­nés à mort pour les pendre sur scène afin de don­ner au spec­tacle plus de « véri­té »., mais qu’on refuse de voir un orgasme ?

Trailer de "Anges aux ailes sales" avec Anje Mönning dans le rôle principal.
Trai­ler de « Anges aux ailes sales » avec Antje Mön­ning dans le rôle prin­ci­pal. (Avis : En cli­quant sur l’image, vous allez être redi­ri­gé vers You­Tube, un site qui peut pla­cer des cookies et éven­tuel­le­ment col­lec­tion­ner des don­nées per­son­nelles.)

Tout ceci, des réflexions cau­sées par des évé­ne­ments n’ayant aucun rap­port entre eux et s’étant pro­duit à des mil­liers de kilo­mètres l’un de l’autre, pour illus­trer le fait que la nudi­té appa­rem­ment reste un élé­ment trou­blant, cen­sée capable de por­ter atteinte à l’ordre et à la morale éta­blis. D’un côté, c’est bien sûr un constat triste et pénible. D’un autre, cela me conforte en tant qu’auteur por­no­gra­phique. La matière de mes textes est loin encore de faire l’unanimité et je peux me consi­dé­rer comme un fau­teur de troubles. Ce qui, par un drôle d’inversement, me ras­sure 🙂

Références   [ + ]

1.Selon la Wiki­pé­dia fran­co­phone
2.Wiki­pé­dia anglo­phone, article Tum­blr, sec­tion “Adult content” : « an ana­ly­sis conduc­ted by news and tech­no­lo­gy site Tech­Crunch has shown that over 22% of all traf­fic in and out of Tum­blr is clas­si­fied as por­no­gra­phy. »
3.Page Adult content dans le centre d’aide du réseau.
4.N’étant pas juriste, je ne sais pas si c’est là la tra­duc­tion adé­quate…
5.Je rap­pelle ici un de mes sou­ve­nirs de lec­ture, Rosen­crantz and Guil­dens­tern Are Dead de Tom Stop­pard, où un met­teur en scène a eu l’idée de se ser­vir de deux condam­nés à mort pour les pendre sur scène afin de don­ner au spec­tacle plus de « véri­té ».