Khun­lung, L’impudique

Voi­ci un texte qui a pu pro­fi­ter d’un long som­meil dans ma biblio­thèque numé­rique. Et pour­tant, chaque fois que j’ai pu ouvrir Play Livres sur mon smart­phone, la cou­ver­ture était là, à deux clics, à me nar­guer, à m’in­vi­ter à fran­chir le cap pour tom­ber nez à nez – avec quoi ? L’im­pu­dique du titre ? Tou­jours est-il que, si j’ai enfin cra­qué, c’est sur­tout grâce à l’ex­cel­lente cou­ver­ture signée Jérôme Lama­no­lo et à son modèle qui accueille le lec­teur avide de peau nue et de beau­té fémi­nine dans une pose tout sim­ple­ment irré­sis­tible. Et dont le corps est expo­sé d’une façon assez par­ti­cu­lière : si le visage est à moi­tié caché par l’é­norme cha­peau, les seins sont mis en valeur, en pleine lumière et en plein milieu, tan­dis que les cuisses sont fer­mées, inter­di­sant l’ac­cès du regard au taber­nacle. Et que dire des bras ? Grands ouverts, ils n’ac­cueillent point le regard ni semblent vou­loir le rete­nir. Sans doute cou­chés sur une espèce de fau­teuil, on dirait des pinces prêtes à cou­per dans le frêle tis­su des vic­times qui ne par­ti­raient pas indemnes d’une telle rencontre.

Maï­ka en « Impu­dique » – pho­to de cou­ver­ture par Jérôme Lama­no­lo

Si j’ai pu assez faci­le­ment retrou­ver le pho­to­graphe – dont vous trou­ve­rez le pro­fil sur Fli­ckr ou sur Kabook – il n’en va pas de même du modèle, Maï­ka. Déso­lé de devoir l’af­fir­mer ici à mes lec­trices et à mes lec­teurs, pas de trace de cette femme qui expose d’une façon si non­cha­lante sa poi­trine opu­lente et qui invite à décou­vrir les paroles aux­quelles – contrai­re­ment à son corps – on pour­ra se frot­ter jus­qu’à plus soif.

Quant à l’in­trigue, elle suit de près la bio­gra­phie de la pro­ta­go­niste, Sté­pha­nie, à tra­vers les âges. Ayant fran­chi le pas de la qua­ran­taine au moment où elle com­mence à nar­rer son his­toire, celle-ci débute en pleine ado­les­cence, à l’âge de 16 ans quand elle découvre l’a­mour – ou plu­tôt le sexe – entre copines. Il s’a­git donc de plu­sieurs décen­nies qu’il fal­lait com­pri­mer dans un texte de 184 pages, ce qui contraint l’au­teur – et avec lui la nar­ra­trice – à une cer­taine conci­sion. Mais comme il s’a­git ici d’un texte éro­ti­co-por­no­gra­phique, on ima­gine que ce ne sont pas les remises en ques­tion exis­ten­tielles sur les­quelles la nar­ra­trice pré­fère s’attarder.

Au début, nous étions aus­si inti­mi­dées, elle et moi et nous avons mis un long moment avant de décou­vrir nos poi­trines, le tout entre­cou­pé de fous rires ner­veux.1

On disait donc que tout com­mence à l’âge de seize ans, entre filles. Et si la nar­ra­trice insiste sur le fait, sans doute pous­sée par des consi­dé­ra­tions de bien­séance, que les deux copines y ont mis du temps avant de trou­ver leur rythme, on n’a pas vrai­ment l’im­pres­sion, vu la suite des ébats, d’as­sis­ter à une pre­mière fois, tant les deux pro­ta­go­nistes semblent sûres de leurs gestes et de leurs anatomies :

Avec minu­tie, elle déga­gea mon cli­to­ris, le fai­sant saillir pour mieux le lécher. Sa langue tour­noyait autour de mon petit bou­ton puis sa bouche l’aspirait pour le sucer.2

Après les léchouilles de chatte, ce sont, mine de rien, les pré­mices de la sodo­mie où Nel­ly entraîne sa par­te­naire de jeu, contrée fan­tas­mée que les deux com­mères se pro­mettent de décou­vrir sous toutes les cou­tures. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces deux ados-là n’ont pas froid aux yeux.

Quand on connaît l’am­biance des pre­mières fois entre filles et gar­çons, trop sou­vent mar­quées par les fausses attentes et des décep­tions voire des bles­sures à la hau­teur, on peut se poser des ques­tions à pro­pos de la péren­ni­té du genre humain si jamais le monde finis­sait par savoir que les pre­mières fois entre filles se déroulent appa­rem­ment dans une ambiance sur­vol­tée de décou­vertes en pro­fon­deur et de jouis­sances mutuelles. Soyons donc heu­reux qu’il s’a­gisse ici d’un texte à fortes conno­ta­tions por­no­gra­phiques que les lec­trices et les lec­teurs n’ont pas l’ha­bi­tude de consom­mer pour la finesse des obser­va­tions psy­cho­lo­giques ou socié­tales. Bref, jouis­sez au lieu de vous poser trop de ques­tions quant à la per­ti­nence ou à la vrai­sem­blance des faits relatés !

Si le cha­pitre sui­vant est consa­cré à la mise en pra­tique de la sodo­mie préa­la­ble­ment esquis­sée, le cercle des par­te­naires intimes s’é­lar­git au fur et à mesure du pas­sage des années. Des expé­riences avec les gar­çons viennent s’a­jou­ter à celles avec les filles, et si Nel­ly conti­nue à se récla­mer des amours au fémi­nin et à réser­ver ses charmes à ses seules congé­nères, Sté­pha­nie ratisse sur des ter­ri­toires plus éten­dus. Et c’est sous l’im­pul­sion de sa grande copine que, à dix-neuf ans, elle se laisse ten­ter par des expé­riences qui sortent de façon très nette des habi­tudes de la majeure par­tie de la popu­la­tion. Après une séance à quatre – les hommes – gays – d’un côté et les filles de l’autre – place au fan­tasme des blacks et à la répu­ta­tion qui affuble ceux-ci de bites déme­su­rées capables de bien défon­cer une femelle en quête d’un plai­sir qui ne dédaigne pas la dou­leur. On ne s’é­tonne donc pas de voir notre Sté­pha­nie natio­nale très bien­tôt tom­ber sur un spé­ci­men bran­dis­sant un engin d’une taille consé­quente. Et si on s’é­mer­veille avec elle de ses prouesses phy­siques quand on voit son « vagin absorb[er] les trente cen­ti­mètres sans caler.« 3, on se pose des ques­tions d’un autre genre quand on apprend que cette péné­tra­tion s’ef­fec­tue sans la moindre pro­tec­tion – ni pré­ser­va­tif ni pilule. Mais bon, il ne s’a­git pas ici d’un manuel sco­laire ou d’un com­mu­ni­qué de Sidac­tion, octroyons donc aux pro­ta­go­nistes des ins­tants de folie. Mais soyez ras­su­rés, ce ne sera pas le dernier…

À lire :
Félicien Rops - Femmes du XIXe siècle

Ayant fran­chi le cap de la ving­taine, l’ho­ri­zon de notre pro­ta­go­niste ne cesse de s’a­gran­dir, et si elle compte désor­mais des trans­sexuels au nombre de ses conquêtes, elle se met­tra aus­si à voya­ger. Et quelle des­ti­na­tion choi­sir pour une jeune femme aus­si peu com­plexée et avide de sexe que le Cap de toutes les trans­gres­sions ? J’ai bien nom­mé la Cap d’Agde, fan­tasme bien ancré dans l’âme des adeptes de l’é­chan­gisme sous le soleil et des orgies en bord de mer. Un endroit bien connu des lec­trices et lec­teurs du San­glier qui a pour habi­tude de suivre les exploits lit­té­raires – entre autres – d’une June Sum­mer ou d’un Jean Arec. si les jour­nées sous le soleil se déroulent comme on peut l’i­ma­gi­ner, le Cap ne reste mal­heu­reu­se­ment qu’un épi­sode. Mais quand le cha­pitre sui­vant porte comme titre « Métro, ado, sodo », on ne passe pas trop de temps à écra­ser une larme, mais on se jette à corps per­du dans l’a­ven­ture qui navigue sous de si belles cou­leurs. Qui per­met enfin à Sté­pha­nie de décou­vrir un détail trop sou­vent oublié quand on parle des ados. J’ai nom­mé l’é­ja­cu­la­tion pré­coce. Comme d’ha­bi­tude, je ne vais pas pri­ver mes lec­trices et mes lec­teurs de décou­vrir par eux-mêmes le moyen troué par notre héroïne pour néan­moins arri­ver à ses fins, à savoir une belle jouis­sance déclen­chée « par une double péné­tra­tion de godes.« 4

Voi­ci l’ins­tant qui m’a­mène à vous par­ler d’un détail des plus inté­res­sants et des plus inso­lites de ce texte. Aupa­ra­vant, il faut vous pré­ci­ser que le texte a été publié en 2018. Un an donc avant que les détails de plus en plus sor­dides de l’af­faire Epstein ne déclenche une véri­table tem­pête un peu par­tout dans le monde. Qu’il suf­fise de rap­pe­ler qu’un des détails les plus infâmes est lié à la pros­ti­tu­tion sys­té­ma­tique de filles mineurs livrées à de vieux vice­lards pour toutes sortes de sévices. Ima­gi­nez main­te­nant ma sur­prise quand j’ai retrou­vé, dans le texte d’un obs­cur auteur de textes éro­ti­co-por­no­gra­phiques, des faits qui rap­pellent d’un peu trop près ce qui s’est pas­sé sur les îles et dans les vil­las du mil­liar­daire amé­ri­cains et de ses suppôts.

Sté­pha­nie, empê­trée dans une car­rière peu brillante comme hôtesse d’accueil et tou­jours livrée à des sou­cis d’argent, elle se laisse prendre dans les filets savam­ment ten­dus par un vieux mon­sieur assez élé­gant qui lui pro­pose des sor­ties gras­se­ment rému­né­rées, des sor­ties où il ne lui deman­de­rait rien d’autre que sa pré­sence à ses côtés. Trop beau pour être vrai, vous vous dites ? Et oui, la suite prou­ve­ra le bien-fon­dé de vos consi­dé­ra­tions. Une fois appâ­tée et les remises en ques­tion abo­lies, Sté­pha­nie se retrou­ve­ra un bon soir au milieu d’une foule d’autres filles dres­sées pour l’oc­ca­sion comme bou­chées suc­cu­lentes d’un plat de résis­tance pas comme les autres dans une soi­rée des plus per­vers où elles sont toutes dro­guées, vio­lées, mal­trai­tées. Des pou­pées de chair dont on se débar­rasse avec le der­nier mépris :

C’est un chas­seur qui retrou­va les quinze femmes, nues, souillées meur­tries et atta­chées les unes aux autres dans un bois à qua­rante kilo­mètres de Paris.5

Et voi­ci le détail qui choque et qui pousse à se poser des questions :

Il res­tait les ADN, mais si cette horde de sou­dards n’avait pas pris plus de pré­cau­tions c’est sans doute, qu’ils se sen­taient non iden­ti­fiables ou pro­té­gés.6

Avoir le culot de juter dans tous les trous, livrer son sperme aux enquê­teurs de la police scien­ti­fique et ne pas se faire des sou­cis à pro­pos d’é­ven­tuelles consé­quences juri­diques, ce n’est pas du domaine de n’im­porte qui. Quand je vous disais que cela me rap­pelle d’un peu trop près l’af­faire Epstein… C’est à se deman­der com­bien d’autres per­vers peuvent encore sévir dans les ténèbres de notre monde d’ici-bas.

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Sté­pha­nie a le bon­heur d’être un per­son­nage de fic­tion et arrive donc, grâce à la bonne volon­té de son créa­teur, à s’en sor­tir de l’en­fer vécu sans trau­ma­tisme per­sistent. Quelques années plus tard, à l’aube de la qua­ran­taine, nous la retrou­vons même en train de tour­ner autour d’une forme de pros­ti­tu­tion, consis­tant à vendre des culottes por­tées. Un biz­ness dont elle résume le carac­tère dans une belle petite phrase que je dois tout sim­ple­ment sou­mettre à l’ap­pré­cia­tion de mes fidèles lec­trices et lecteurs.

Payer ce prix pour un truc qui est res­té col­lé à ton cul et à ta fente toute la jour­née…7

On reste dans le domaine du sor­dide, mais je vous assure que vous n’au­rez pas encore tou­ché le fond.

Si vous êtes ici à me lire en train d’é­ta­ler sur la toile mes pen­sées à pro­pos de textes por­nos, je sup­pose que vous aurez enten­du par­ler d’une des icônes du genre. J’ai nom­mé Hen­ry Mil­ler qui, avec des textes comme Tro­pic of Can­cer et Tro­pic of Capri­corn, Quiet days in Cli­chy et – le plus mythique d’entre tous – Opus Pis­to­rum adon­né ce que l’on pour­rait qua­li­fier de sum­mum de la lit­té­ra­ture éro­tique du XXe siècle. Si vous avez lu l’Opus, est-ce que vous vous sou­ve­nez du ber­ger alle­mand ? Qui se tape une naine qui, après des réti­cences ini­tiales, se laisse aller à cette expres­sion bes­tiale de sa sexua­li­té ? Je ne vou­drais pas vrai­ment com­pa­rer le Sieur Khun­lung au géant amé­ri­cain qui a su mêler le lubrique et le sor­dide à des expres­sions lit­té­raires du plus haut degré, mais je vous assure que l’é­pi­sode canin rela­té par une voi­sine de la pro­ta­go­niste très cer­tai­ne­ment vaut le coup.

Dif­fi­cile d’i­ma­gi­ner une suite aux affaires après un tel cli­max, même si le lec­teur assiste encore au spec­tacle d’une meute de femmes déchaî­nées qui, telles des bac­chantes, s’a­musent à défon­cer le cul d’un esclave maso – piètre resu­cée de l’Or­phée déchi­ré – avant de retrou­ver notre pro­ta­go­niste en com­pa­gnie de sa plus vieille amie et com­pagne de débauche, Nel­ly, sous le soleil des Îles dans le bien nom­mé cha­pitre Salopes tro­pi­cales. Qui se ter­mine sur cette belle injonc­tion qu’on aime­rait entendre plus sou­vent que ça :

Ce soir, tu viens au bun­ga­low et tu nous prends par le cul…8

On peut dire que l’au­teur, à l’i­mage de son héroïne, n’a pas froid aux yeux quand il s’a­git de se frot­ter à des figures célé­bris­simes de la lit­té­ra­ture. Et qu’il ne recule devant pra­ti­que­ment rien pour ce qui est des faits et gestes de Sté­pha­nie et de ses copines dans les bas-fonds d’une sexua­li­té débri­dée. Ce qui peut éton­ner dans cette his­toire, c’est d’y trou­ver le récit des viols et des exac­tions qui, inexo­ra­ble­ment, aujourd’­hui font pen­ser aux affaires Epstein et Peli­cot dont les relents n’au­ront pas fini d’empester la socié­té avant long­temps. D’où est-ce que cela peut bien sor­tir ? D’une ima­gi­na­tion déchaî­née ? De récits enten­dus quelque part ? Des inter­ro­ga­tions sans doute légi­times, même si elles res­te­ront sans doute sans réponse. Un texte que je ne regrette pas d’a­voir sor­ti des pro­fon­deurs de ma liseuse, même si cer­tains pas­sages font froid dans le dos.

Khun­lung
L’im­pu­dique
Évi­dence Édi­tions
ISBN : 979–1034809554

  1. Khun­lung, L’Im­pu­dique, pos. 32 ↩︎
  2. Khun­lung, L’Im­pu­dique, pos. 34 ↩︎
  3. Khun­lung, L’Im­pu­dique, pos. 91 ↩︎
  4. Khun­lung, L’Im­pu­dique, pos. 137 ↩︎
  5. Khun­lung, L’Im­pu­dique, pos. 164 ↩︎
  6. Khun­lung, L’Im­pu­dique, pos. 166 ↩︎
  7. Khun­lung, L’Im­pu­dique, pos. 170 ↩︎
  8. Khun­lung, L’Im­pu­dique, pos. 223 ↩︎
Pirunae, Pony tail