Le tout premier réflexe : du pur bonheur ! Apprendre, après la lecture d’Une Nuit à Rome, qu’il y avait deux tomes supplémentaires, autant de promesses d’excursions sensuelles passionnantes teintes de la douce mélancolie du souvenir des rencontres qui nous façonnent pour la vie – c’était un bonheur aussi intense qu’inattendu. Après, sournois, voici que les doutes s’en mêlent. Est-ce que la suite serait à la hauteur des deux tomes précédents ? Dont la lecture m’a laissé avec un sentiment de plénitude, de déjà-vu, avec le doux souvenir d’avoir pu assister à une histoire si peu ordinaire, tiraillée entre la douceur des premières rencontres, la force du souvenir capable de résister au travail de sape des inexorables années, l’extase des retrouvailles et la conscience que de telles histoires ne se vivent pas, mais se subissent, appelées à se terminer dans la douleur… Qu’attendre donc de cette suite ? Serait-ce une tentative de prolonger le succès des deux premiers tomes ? Est-ce que les personnages auraient toujours cette force du vécu ? Ou est-ce que Marie et Raphaël seraient devenus des ombres de ce qu’ils avaient pu, l’espace d’une centaine de pages, pleinement réaliser ? À savoir des existences pleines, ancrées dans l’instant qui les rend éternels ?
Dans les tomes I et II, c’était la perspective de Raphaël. Marie était là comme une sorte de fantôme, seule à clairement se dégager des brumes des lointains souvenirs, un point d’attraction, de convergence, attirant son ancien amant qui n’a jamais su mettre un point à cette histoire. Au point de se demander c’est qui le fantôme à qui il reste des affaires à régler, elle ou lui ? Point de convergence, catalyseur qui fait bouger les autres sans être lui-même pris dans le maelstrom. Sauf qu’elle souffre au point de vouloir en finir. Ou plutôt au point de vouloir relever une sorte de défi. Pour avoir le cœur net ? Laisser le sort en décider ? Mourir ou vivre ? Mais on ne connaît pas sa douleur ! On voit Raphaël se vautrer dans la sienne, mais Marie ? Qu’est-ce qu’on connaît de sa vie ? Pas grand chose, à la fin.
Autant dire que les attentes et les interrogations pèsent lourdes sur les deux volumes du deuxième cycle. Dont le premier s’ouvre sur une sorte de cocktail de souvenirs et d’impressions anxiogènes où la mort joue un rôle de premier plan. Une ouverture qui laisse autant de place à Raphaël qu’à Marie, les mettant sur un pied d’égalité. Une ouverture qui promet de plonger plus avant dans l’univers de Marie. Après l’avoir connue comme symbole onirique des promesses d’une sexualité qui s’assume dans l’extase d’une descente vers le néant, une sorte d’hybride mi-fée mi-démone, dévoreuse d’hommes et de destins, elle semble positionnée, sur les premières pages du tome III, à prendre une dimension plus humaine. Plus humaine, mais sans perdre une once de son charme dévastateur, comme on ne tardera pas à s’en rendre compte. Parce que Jim prend un malin plaisir à dévoiler sa créature afin de la montrer sous toutes ses coutures. Et il faut se rendre à l’évidence – c’est qu’à l’image de la ville éternelle, elle ne vieillit pas, Marie. C’est l’image crachée de la jeunesse éternelle, l’éternel féminin en version charnel et séducteur. Encore une fois, le catalyseur qui oblige tous les éléments autour à réagir, à changer, tout en restant immuable.1
Un des plus beaux et des plus envoûtants passages du récit est d’ailleurs fourni par la juxtaposition des images d’une Marie tout ce qu’il y a de plus ravissante en train de faire sa toilette avec les réflexions à deux balles d’un Raphaël en train de se poser des questions à propos des effets de l’âge sur son amante et de la déception inhérente à une telle rencontre :
Si elle vient, moi, je serai décevant, elle sera décevante, et de toute façon, …2
À contempler les images de Marie opposées par les soins du dessinateur à de telles remarques désobligeantes, on se demande si c’est la peur, la bêtise ou un secret désir de vengeance qui les inspirent à l’éternel et éphémère amant de Marie. En même temps, cette juxtaposition, cette présence de la voix de Raphaël en « off », c’est une mise en scène de la protagoniste qui rend honneur au savoir-faire de l’auteur dans le domaine de la dramaturgie et qui se sert avec bonheur des moyens du cinéma. On ne s’étonnera donc plus de voir des films tirés de ses bandes dessinées.
De telles images laissent entrapercevoir, comme peu d’autres, l’obsession de l’auteur qui, d’après ses propres aveux, a eu bien du mal à se tourner vers d’autres pistes et d’autres personnages après avoir terminé les deux premiers volumes d’Une Nuit à Rome3. Une évidence pour qui suit le blog de l’auteur, témoin de l’omniprésence de ce personnage fétiche au point de croire à une obsession. Et voici peut-être une belle piste pour comprendre la suite des aventures romaines de Marie et de Raphaël, une suite qui reprend le fil après une décennie, censée fermer une boucle laissée grande ouverte par la promesse d’une rencontre future propulsée par le poids irrésistible et insupportable d’un souvenir vécu comme une plaie qui ne se refermera jamais. Une obsession mutuelle qui, grâce à la force des dessins, a débordé des cadres et des pages, poussant l’auteur à revenir en arrière afin de donner un avenir à ses créatures
Je viens d’évoquer, quelques paragraphes plus haut, un des traits les plus remarquables du personnage, si ce n’est du récit entier, celui de la jeunesse de Marie. Qui, ne l’oublions pas, est venue à Rome pour y célébrer, en compagnie de son amant de toujours, ses cinquante ans. Connaissant votre serviteur, vous imaginez que j’ai tout de suite couru après des traces d’une quelconque motivation mythologique comme une bonne petite dose de vampirisme ou une influence démoniaque. Et à parcourir le texte, de telles pistes ne manquent pas, comme le dialogue entre Tatiana et Arnaud où ce dernier parle de l’influence néfaste de Marie sur Raphaël :
« Cette fille lui bouffe la vie et lui il galope, il fait ânerie sur ânerie…« 4
Et n’oublions pas que la mort se frotte de plus en plus près aux personnages. Mais vouloir constater dans le récit de Marie une contamination par les forces souterraines, ce serait – malgré son « côté vénéneux« 5 évoqué par Aurélien Ducoudray dans son entretien avec Jim – trop facile. Et mal adapté à la luminosité de la ville où les deux amants évoluent. Une ville qui d’ailleurs est une des protagonistes de la série. Au point de pouvoir dire que Marie n’est pas seule à attirer les regards. Ou les élans passionnels…
Je pense qu’il faut creuser ailleurs, et Jim lui-même nous donne une piste dans la post-face du tome III :
Et c’était aussi un défi pour moi : je connais mes limites graphiques, et mes difficultés à dessiner la maturité chez la femme. Si la Marie des premiers tomes semblait plus proche de la trentaine, il a bien fallu me faire violence. Je ne suis pas certain d’y être toujours parvenu, souvent j’ai tracé des marques du temps sur son visage, et j’en effaçais quelques-unes, et encore quelques autres. On sent le combat constant entre la volonté de jouer avec une icône séduisante, et la nécessité de plier le personnage aux contraintes de l’âge.6
Un combat qui s’est soldé par la reconnaissance de l’impossibilité d’arracher une victoire aux forces du destin. Le seul attribut palpable et visible concédé à la décennie supplémentaire entre la Marie des tomes I et II et celle de la suite étant la présence d’une paire de lunettes de lecture…
Il faut se rendre à l’évidence : ce refus de montrer – de créer – une Marie vieillissante, c’est la preuve tangible du fait que l’auteur est obsédé – à moins d’être tombé éperdument amoureux – de son personnage. Et comment ne pas le comprendre ? Une femme qui incarne la sensualité ainsi que les promesses d’une jeunesse jamais fanée, une tentatrice dont le seul souvenir aide à subir le lent passage des années dans une vie dont elle est la constante. Ne fût-ce que dans la certitude qu’elle reviendra nous hanter… Celle qui seule arrête le temps pour concentrer dans l’espace de quelques jours une vitalité à laquelle rien ne résiste, anéantissant les efforts des années pendant lesquelles se sont construites des vies entières7. On ne s’étonnera donc plus de voir ses apparitions si intimement liées à la présence – voire à la recherche – de la mort. Ne serait-ce pas là une forme de résistance farouche contre la vie et sa course vers la déchéance et l’oubli ?
Cette histoire n’est donc pas une réflexion éclairée sur l’âge […], mais bien plus un jeu du chat et de la souris où deux amants refusent d’abandonner la part de folie qui les traverse. La part d’enfance.8
Après avoir longuement évoqué la protagoniste, est-ce que je parlerai de l’intrique proprement dite ? Ou est-ce que je laisserai aux lectrices et aux lecteurs le soin de la découvrir à leurs propres rythmes ? Même si les tomes III et IV ont été publiés il y a huit et six ans respectivement, je ne voudrais pas priver quiconque vient de les découvrir à travers mon article du plaisir d’une lecture « vierge ». Je ne vais donc pas récapituler ici les événements vécus par Marie et Raphaël, par la bande des copines et copains ou encore leurs familles. Parce qu’on a tendance à l’oublier – Une Nuit à Rome, ce n’est pas uniquement le drame en comité restreint de deux amants, mais celui aussi de leurs proches et de celles et de ceux qui les croisent. Un détail qui porte un témoignage très favorable à la capacité de Jim de dessiner des personnages profonds et véritablement vivants grâce à quelques apparitions et à quelques détails arrachés à l’ombre de leurs vies respectives.
Voici pourtant un détail que j’aimerais vous dévoiler, parce que je ne résiste pas à montrer, une fois de plus, une image qui concentre la sensualité de la protagoniste. Qui n’a pourtant rien de croustillant, mais qui résume l’essence même de Marie dans un érotisme qui dépasse sa seule dimension physique pour la rapprocher de l’éternel féminin. Voici donc la scène des retrouvailles charnelles du deuxième cycle, des retrouvailles que maintes péripéties et obstacles ont failli rendre impossibles :
Il y a un autre détail sur lequel je voudrais ici insister, parce que j’ai évoqué la qualité de catalyseur de Marie. L’élément qui fait subir des changements tout autour sans en subir lui-même. Si c’est vrai pour le début de l’intrigue et pour un physique que même l’auteur n’arrive pas à abîmer, les événements des tomes III et IV ne manquent pas de laisser des marques sur le personnage dont on constate une nette évolution. Évolution qui aura une influence certaine sur sa relation avec Raphaël et qui est rendue visible par un changement de coiffure :
Vous aurez compris que les deux volumes dont je vous parle ici en long et en large sont remplis de rencontres, de souvenirs, de réflexions, de tergiversations et de sentiments parfois trop violents pour leur résister. Une suite digne du suspens créé par le cliffhanger du tome II. Une suite qui vous permettra de découvrir par vous-mêmes un univers aussi extraordinaire que celui où évolue une créature à nulle autre pareille telle que Marie. Où le charme coquet et insolent des hôtesses d’accueil rend celles-ci inoubliables à leur tour (cf. t. III, pp. 57 et 66). Où la luminosité des passantes croisées une seule fois dans les rues de Rome gravent des images indélébiles sur les prunelles des observateurs (cf. t. III, p. 55). Et où l’intensité des rencontres fait exploser des vies entières. Déliez donc les cordons de vos bourses virtuelles afin de jouir du plaisir orgasmique de vous laisser happer par l’univers de Jim où vous vivrez bien plus qu’une seule nuit à Rome.
Et l’érotisme dans tout cela ?
Vous le savez toutes et tous, et c’est sans doute pour cela que vous suivez, chères lectrices, chers lecteurs, les pérégrinations de votre serviteur – j’adore l’amour, j’adore l’érotisme, et tomber sur un récit où l’amour se traduit dans la vie physique, à savoir celle de nos corps, où des amants baisent avec toute la passion de leur sentiments portés à l’extase, c’est comme un apogée dans la vie d’un lecteur et d’un chroniqueur. Et comment faire mieux que des retrouvailles espacées par des décennies ? Imaginez un peu l’énergie appelée à se déchaîner, voire à consumer les esprits. Et c’est justement le propos de Jim, et cela explique sans doute, au moins en partie, ma fascination pour cet opus dans lequel on assiste aux palpitations et à l’épanouissement d’un amour improbable.
Par contre, Jim fait preuve d’une certaine retenue quand il s’agit de montrer ce qui se passe entre les amants au moment le plus intense de leurs retrouvailles, celui qui les rapproche dans un corps à corps où la chair se fraye son chemin dans un effort d’atteindre à l’unité impossible. La scène dans la douche insérée quelques paragraphes plus haut est encore ce qui se rapproche le plus d’une approche érotique. Dans la mesure où l’érotisme se définit par la dimension physique de l’amour. Il y a dans le tome II plusieurs pages consacrées à cette dimension physique, à l’amour des corps qui se touchent, se frottent les uns aux autres, qui même se pénètrent (cf. t. II, pp. 30, pp. 43, p. 77). Il paraît pourtant que Jim aurait bien aimé être plus explicite encore, comme il le dit dans le très beau volume making-of : Les dessous d’Une Nuit à Rome :
Mais mine de rien, cette scène de sexe, comment l’aborder ? Je la voulais réelle, c’est pourquoi je tenais à voir une pénétration.9
Malgré quelques planches qui ne laissent planer aucun doute à propos de ce qui se passe, Jim aurait voulu, dans une première approche, être plus explicite encore. Je vous colle donc ici une scène tirée du making-of et qui malheureusement s’est brisée contre les écueils de la censure exercée par la maison d’édition :
En attendant – et en m’insurgeant contre toute velléité de censure – je peux affirmer que les illustrations incluses dans la version finale ne laissent pas grand chose à désirer :
Il me semble évident qu’Une Nuit à Rome n’est pas vraiment une œuvre érotique. Même si on y trouve des illustrations qui n’auraient pas à se cacher devant celles d’un Ardem, par exemple. La crudité en moins, évidemment. L’histoire de Marie et de Raphaël est bien plus que cela. C’est une excursion dans les régions de l’âme où l’homme – et la femme – est tout ce qu’il y a de plus vulnérable. Là où se créent les souvenirs qui peuvent remplir ou anéantir des vies entières. Là où les relations prennent toute leur signification.
Revenons un peu à mes interrogations avant lecture. Le personnage de Marie, qui incarnait dans les premiers volumes la tentatrice revêtue du prestige des souvenirs d’adolescence, s’est étoffé à travers le récit de son passé – de sa relation avec sa mère et les entraperçus de son passé. Une chose est sûre : Les protagonistes sont loin d’être des ombres comme je pouvais le craindre au départ. La vie y pulse dans les artères, au point de les faire craquer. Il me semble pourtant que les deux premiers volumes présentent un peu plus de densité voire d’unité dans l’intrigue, encore qu’il s’agit là de nuances. Qui n’entament en rien le plaisir de la lecture, de la découverte et des retrouvailles. Celles de Marie et de Raphaël, et celles de nous-autres lectrices et lecteurs avec les protagonistes – des êtres dont on aimerait croire qu’ils existent quelque part. Pour avoir la certitude que de telles histoires puissent exister avec eux.
Quant à la conclusion – qui m’a franchement surpris – à vous de la découvrir et de vous faire une idée à propos de sa pertinence. Et de son potentiel de relancer le récit…
Une remarque avant de terminer. À me lire et relire, je sens qu’il me reste encore des choses à dire à propos de ces quatre albums avec leur richesses graphiques et surtout humaines. Et bien des côtés restés inexplorés dans la vie et le caractère des protagonistes. Je sens que j’ai envie d’y revenir, et je constate par moi-même cette fatale attraction de Marie exercée non seulement sur son amant, mais aussi sur tout ce qu’elle touche de près ou de loin, que ce soit son auteur, que ce soit un pauvre petit chroniqueur qui essaie d’exprimer et de partager son ressenti.
Jim
Une nuit à Rome, tomes 3 et 4
Bamboo
ISBN : 9782818964750
ISBN : 9782818974278
- Il est fascinant de mettre cette observation en relation avec les remarques de l’auteur à propos de Marie dans la BD de making-of, Les dessous d’Une Nuit à Rome : « Comme toutes les belles femmes, Marie commence à faire avec les premiers signes d’usure, elle va peut-être devoir construire ses histoires sur des bases plus fortes » (p. 12). Est-ce la vieille histoire de l’auteur qui est le plus mal placé pour parler de ses propres histoires, ses propres personnages ? Ou là aussi un désir mal assumé de vengeance ? ↩︎
- Jim, Une nuit à Rome, t. IV, p. 64 ↩︎
- « Je n’arrive absolument pas à me séparer de mes personnages… » (Les dessous d’Une Nuit à Rome, p. 35) ↩︎
- Jim, Une nuit à Rome, t. IV, p. 34 ↩︎
- Les dessous d’Une Nuit à Rome, p. 12 ↩︎
- Jim, Une nuit à Rome, t. III, p. 102 ↩︎
- À me relire, je constate qu’on pourrait effectivement rapprocher un tel personnage d’un être vampirique, immortel et non sujet aux ravages des années. ↩︎
- Jim, Une nuit à Rome, t. III, p. 102 ↩︎
- Jim, Les dessous d’Une Nuit à Rome, Bamboo, 2014, p. 32. ↩︎

