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Lec­tu­res esti­va­les 2015 – le bilan

L'été n'est plus qu'un pâle souvenir, les feuilles prennent tout doucement des couleurs et les contrées orientales ont vu tomber la première neige. Et les Lectures estivales 2015 se sont finalement terminées avec la publication du compte-rendu de ma lecture de Amabilia - Nue sous le masque, bande dessinée d'un duo d'auteurs publiant sous le pseudonyme E.T. Raven.

Les lectures estivales 2015 du Sanglier

Dix textes, d'auteurs peu connus pour la plupart, et une riche variété de genres - des romans, des novellas, des nouvelles, une bande dessinée, et même un récit assez inclassable, quelque part entre le journal, le roman et le guide pour naturistes amateurs.

Des auteurs auto-édités (Patricia Nandes, Marie Caron, E.T. Raven) y figurent à côté d'éditeurs renommés (Ska, Numériklivres, Dominique Leroy), et il y a même, au nombre des participants, un collectif d'auteurs (Les artistes fous associés) qui me rappelle, de par la joie sauvage qui s'exprime dans leurs textes et un certain côté anarchiste de ses participants, quelques expériences des années soixante-dix.

Du bon (voire de l'excellent) y côtoie le moins bon, et une auteure a même réussi à provoquer l'ire du Sanglier par les prétentions exprimées à l'égard de la littérature érotique, un domaine où je travaille depuis assez longtemps pour être au courant de la bonne volonté d'une grande partie des auteurs et de l'effort fourni par ceux-ci dans le but de créer des textes dignes des meilleures traditions de l'érotisme.

Il n'y a aucune logique qui préside à la sélection des textes, sauf peut-être une obscure envie de donner une voix à celles et à ceux qui passent largement inaperçus dans l'univers littéraire dominé en grande partie par les médias et les acteurs traditionnels. À l'issue de mes lectures, aucun classement n'est proposé à mes visiteurs, sauf peut-être l'une ou l'autre exclamation que l'enthousiasme aurait laissé échapper à votre serviteur, exclamation que les habitués de la Bauge sont libres d'interpréter comme bon il leur semble. Quoi qu'il en soit, j'espère sincèrement que j'aurai contribué, avec mes Lectures estivales, à faire découvrir des textes dont certains (pour me servir de la formule consacrée par les célébrissimes Guides Vert) "valent le détour" et à inciter quelques-uns de mes lecteurs, plus curieux que la moyenne, à délier les cordons de leur bourse pour faire entrer l'un ou l'autre des textes que je viens de leur proposer dans leur bibliothèque, virtuelle ou autre.

Golov, Je m'en vaisQuant à moi, je tiens à remercier les auteurs qui m'ont permis de me dépayser, de réfléchir, de rêvasser, de partir à l'aventure, de partager les joies et les douleurs de leurs personnages, de voir le monde à travers d'autres yeux que les miens. Et j'espère sincèrement que leurs voix continueront à se faire entendre et que leurs chemins croiseront encore le mien. Peut-être même à l'occasion d'une édition future de ces merveilleuses Lectures estivales qui respirent le bien-être qu'on doit ressentir en si bonne compagnie.

À l'année prochaine !

PS : Depuis le temps, c'est devenu une tradition : Merci à Golov, maître incontestable de l'anarchisme naturiste, pour l'illustration.

E.T. Raven, Ama­bi­lia – Nue sous le mas­que

Tout d’abord une petite remarque pour me permettre de parler avec plus de facilité des auteurs de cette bande dessinée, Amabilia - Nue sous le masque. Derrière le pseudonyme E.T. Raven se cachent deux auteurs - illustrateurs, un couple marié d’après leur blog d’auteurs, et si je continue donc d’utiliser le pseudonyme comme s’il s’agissait d’un seul artiste, vous voilà désormais avertis de la vraie nature de ce binôme.

Alors, in medias res : Amabilia - Nue sous le masque, premier volume d’une série qui devrait en compter cinq, est l’illustration (et c’est le cas de le dire) de l’utilité des réseaux sociaux vu que j’en ai entendu parler pour la première fois dans un groupe qui réunit les auteurs érotiques sur Facebook. Fasciné par les extraits publiés là et ailleurs, j’ai participé à quelques petits échanges, et ma décision a vite été arrêtée - il me fallait voir ça de plus près, d’autant plus que le prix demandé est des plus modestes (4,90 € au moment de la rédaction de cet article).

J’ai tout d’abord été attiré par le dessin minimaliste en noir et blanc, un coup de crayon  qui se contente des lignes les plus simples pour évoquer une ambiance où la séduction et l’érotisme des gestes et des mots relèguent à l’arrière-plan les éléments ordinaires du récit - l’intrigue et la peinture des caractères - les enfouissant dans le noir qui y règne partout en maître incontesté, le noir de la nuit d’amour que s’apprêtent à passer un homme et une femme qui se sont croisés grâce au hasard d’une soirée, nuit qui laisse parfois échapper un personnage, qui en engloutit d’autres, et qui dévoile juste assez pour laisser deviner les contours de Simon et d’Iris, les protagonistes, engagés dans une chorégraphie qui tantôt les rapproche dans un tête-à-tête des plus érotiques, tantôt les éloigne dans une attente malicieuse de ce que les heures de la nuit leur tiennent en réserve.

Si donc l’économie (voire la modestie) du dessin et des gestes m’a séduit au premier abord, je n’ai pas tardé à me rendre compte de l’efficacité de l’usage de la couleur par ces deux magiciens du pinceau, avares juste pour mieux séduire et pour produire de plus éclatants effets. C’est justement la parcimonie de la couleur - le rouge des ongles et des lèvres d’Iris, le rose de leurs chairs intimes - tétons, vagin, gland - qui crée des foyers qui brillent dans la nuit, des explosions qui couvent dans les ténèbres et n’attendent que la flamme du désir pour tout avaler. Des pages entières sont ainsi dominées par la couleur, malgré la parcimonie qui préside à son usage, des réseaux se tracent entre les foyers, et le regard ne sait plus où se poser, hésitant entre les lèvres qui illuminent la nuit - tantôt boudeuses, tantôt gonflées d’une joie débordante - et les ongles, inquiétants par leur multiplicité sanguinaire, ressemblant à des griffes de quelque créature sortie des ténèbres pour jouer avec sa proie avant de l’engloutir.

J’ai beaucoup apprécié cette bande dessinée et le dessin minimaliste, presque avare, de ses auteurs. Tout y est dans le clair-obscur des scènes, les marées de noir avec ses eaux d'encre tantôt montantes tantôt reculantes, mécanique lunaire pétrie d’une étrange jouissance, ponctuée par des concentrés de couleur, un désir figé. Je vous conseille de découvrir au plus vite l'univers assez particulier de Amabilia - Nue sous le masque, univers où la séduction est ramenée à sa plus simple expression. Pour tous ceux qui voudraient se faire une idée du dessin très austère et en même temps bouillonnant de E.T. Raven, rendez-vous sur la page dessin de leur blog où les auteurs donnent un aperçu de leur art.

Erratum

Dans une version antérieure de cet article, j'avais soutenu que les dessins étaient exécutés en numérique. Les auteurs m'ayant contacté pour m'indiquer cette erreur (cf. le commentaire du 18/10/2015), j'ai rectifié le tir.

Mise à jour

Depuis le 21 janvier 2016, la série Amabilia est passée dans le giron de La Musardine et de sa collection de BD adulte, Dynamite. Un belle confirmation pour nos deux auteurs, de la part de cet éditeur justement célèbre dans l'univers de l'érotisme littéraire. Toutes les félicitations de la part du Sanglier !

Nue sous le masque Couverture du livre Nue sous le masque
Amabilia
E.T. Raven
BD érotique
La Musardine / Dynamite
6 mai 2015
fichier numérique (PDF, EPUB)
52

Une soirée costumée. Simon s’ennuie à mourir jusqu’au moment où il croise le regard chaleureux d’Iris. Le désir monte entre les deux jeunes gens. Ils s’éclipsent de la soirée, prennent un taxi et s’excitent mutuellement. C’est une fois dans l’ascenseur de l’hôtel de Simon que les choses deviennent plus sérieuses. Désir, envie et plaisir les accompagneront toute la nuit.

Marie Lau­rent, Le Maî­tre de jet

Oui, je le sais, l'automne a pris la relève de l'été, et le Sanglier en est toujours à ses sempiternelles Lectures estivales. Et ben, les raisons de ce retard sont multiples, mais je ne vais pas embêter mes lecteurs en leur débitant des justifications. Disons seulement qu'il y a parfois des découvertes qui ne peuvent pas attendre, comme par exemple Rebecca, le magnifique roman de Jean-Yves Masson, ou encore celui, superbement noir, de Hugo Drillski, Fourreurs nés, tous les deux d'une intensité dont il faut d'abord se remettre. Quoi qu'il en soit, l'intrigue du Maître de jet, le petit roman de Marie Laurent dont je m'apprête à vous entretenir, se déroule, malgré le soleil qui tape encore fort sur les terres bourguignonnes, dans une ambiance automnale plutôt qu'estivale, avec son cortège de vigneron(ne)s, de cueilleurs et d'autres métiers indispensables pour animer un domaine viticole en pleine période de vendanges. Et toc ! comme dirait Thomas Fiera, cette créature superbe imaginée et amoureusement animée par mon bon ami Jean-Baptiste Ferrero...

Disons-le tout de suite, le texte de Marie Laurent m'a ravi. Et ceci est d'autant plus remarquable que, celle-là, je ne l'avais pas vu venir, mais vraiment pas. Je ne sais même pas dire pourquoi, mais j'ai failli me désister et laisser le roman pourrir dans les profondeurs numériques sans doute peu salubres de ma vieille tablette. Mais, la longueur du trajet quotidien dans les transports en commun aidant, j'ai fini par l'ouvrir, presque malgré moi et plus qu'un peu dégoûté par une couverture tout sauf bandante et qui, à mon avis, dessert le roman. Et que vous dire maintenant, sauf que tout le monde a droit à l'erreur, même le Sanglier ? Profitez donc, chers lecteurs, du spectacle de votre serviteur qui bat sa coulpe et qui se hâte de vous annoncer qu'il a été séduit, dès la première page, par la plume agile et enjouée de Marie Laurent, irrésistiblement emporté par une intrigue riche en rebondissements et des personnages rendus crédibles par les contradictions même de leur nature humaine ! Le moyen de ne pas succomber aux charmes d'une entrée en matière aussi prometteuse, je vous le demande : un entretien d'embauche, une belle femme sexy en tailleur vis-à-vis du protagoniste, un domaine viticole en Bourgogne, une cour chauffée à blanc par le soleil, la visite de la cave et une vigneronne qui décide de déguster la liqueur du maître de chais plutôt que celle de ses propres vignes ? Un départ sur les chapeaux de roues pour un texte qui s'est révélé le champion des Lectures estivales.

Notre héros, Théodore, maître de chais fraîchement débarqué en Bourgogne suite à une aventure trop poussée avec la femme de son ancien patron, se trouve très vite sollicité par le personnel féminin du vignoble, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas le temps de chômer. Le problème, c'est qu'il faut savoir gérer un tel réseau de relations, et Théo commence à entrevoir la possibilité de ne pas se montrer à la hauteur, surtout depuis que Virginie, une des patronnes, lui a fait entrevoir un avenir commun, lui proposant une place à la tête du domaine. Théo, qui tient à son indépendance et qui ne se découvre pas beaucoup d'attirance pour la belle vigneronne, sombre dans une marée de réflexions les unes plus amères que les autres quand, soudain, la bombe éclate, la vraie, celle qui est capable de brouiller les cartes et de mettre fin à la réalité telle qu'on croyait l'avoir enfin comprise.

Une réalité factice où les plus belles femmes feraient la queue pour s'empaler sur la vôtre, la reconnaîtriez-vous ?Click to Tweet

Je ne vais pas dévoiler ici le coup de tonnerre imaginé par Marie Laurent, mais je peux vous dire qu'il est de taille. Laissez-moi seulement vous poser une question : S'il devait vous arriver de vous retrouver dans une réalité factice où les plus belles femmes feraient la queue pour s'empaler sur la vôtre et où il suffirait de croiser une femme pour la retrouver, quelques instants plus tard, dans votre couche, en train de solliciter les services de l'étalon que, apparemment, vous êtes, est-ce que vous vous rendriez compte ?

J'ai une très grande admiration pour le savoir-faire de Marie Laurent qui a réussi à me mener par le bout du groin. J'étais pleinement dans l'histoire, absorbé par les aléas de la vie sexuelle et amoureuse de Théodore et des grâces (à moins qu'il ne faille inverser deux lettres) du domaine Robin, en train de me poser des questions à propos des avantages du mariage arrangé et / ou intéressé (!), quand, soudain, d'un coup sec, l'auteure a changé la donne, m'arrachant à mes contemplations en me propulsant dans une ambiance à l'opposé de celle qu'elle avait si habilement créée. Je ne sais pas quel sera l'effet d'un tel revirement sur vous, mais je peux vous assurer que moi, j'étais en colère, tellement cela me contrariait de me retrouver coupé de toutes les attaches que Marie Laurent avait su si patiemment construire, à grand renfort de hanches ondulantes, de cuisses grandes ouvertes, de chattes défoncées et de queues avidement englouties. Susciter une telle réaction chez un lecteur, c'est un art difficile qui n'est pas accessible à tout le monde. Et là, je dis : "Chapeau !".

Vous l'aurez compris, l'intrigue du Maître de jet est très joliment menée et la ronde où Marie Laurent entraîne ses protagonistes ressemble furieusement à une de ces tarentelles endiablées dont résonnent les terres italiques. Mais son art ne s'arrête pas là ! Elle a aussi le secret de vous brosser un caractère en quelques traits, des caractères qu'on n'est pas près d'oublier, comme Albane à la beauté aussi farouche qu'acide ; l'élégante Virginie qui se pavane en miaulant devant Théo et se laisse brouter la chatte par sa femme de ménage, la rondelette Léa ; Clémentine, à peine sortie de l'adolescence mais maniant les hommes et leurs queues avec un art consommé ; et aussi - last but not least - Pablo, le saisonnier dont le charme sauvage opère non seulement sur les femmes, mais aussi sur Théo, ce coq de basse-cour notoire dont les professions de foi dans l'hétérosexualité ne laissaient pourtant pas deviner la possibilité d'un tel revirement.

Après un tel voyage à travers des âmes et des corps, cabossé par les péripéties et à bout de souffle après tant d'aventures d'une rare intensité, il me reste un seul souhait à formuler : celui de voir Marie Laurent reprendre sa plume pour nous concocter une autre de ces histoires complexes et ravissantes dont elle semble avoir le secret ! Et si c'était la suite des aventures de Théo, je demande, ici et maintenant, le ius primae lectionis, à défaut de celui de la première nuit 😉

PS : Un mot à propos de la couverture. Non, elle ne me plaît pas du tout, mais il faut avouer qu'elle colle assez bien avec le personnage qu'elle est censée représenter, à savoir Albane, la beauté farouche qui sait si bien camoufler ses charmes grâce à un code vestimentaire des plus rigoureux et à des manières revêches qui mettent tout le monde à sa place. De ce point de vue-là, on ne peut pas dire que le dessinateur ait raté son but.

LE MAÎTRE DE JET Couverture du livre LE MAÎTRE DE JET
Marie Laurent
Fiction
Editions Dominique Leroy
21 August 2015
fichier numérique
214

Théo, le nouveau maître de chai du domaine Robin, est entouré de femmes entreprenantes. La situation lui semble enviable, jusqu'au moment où elle devient ingérable... Avec l'approche des vendanges et l'arrivée des saisonniers, la tenson monte d'un cran. « Je ne te mérite pas, ai-je envie de lui dire ; j'ai baisé ta petite sœur dans les vignes, je rêve de passer la plus grande à la casserole et ce soir, j'ai la ferme intention d'escalader ta femme de ménage. » Marie Laurent, auteure dans divers genres littéraires, fait une entrée remarquable dans la littérature érotique avec un roman haletant, plein de péripéties, à la fin inattendue. Collection e-ros & ceteri : où l'érotisme prend des chemins de traverse. Saveur des mots crus et sexualité plurielle. Des auteurs novices ou plus confirmés, tous amateurs d’érotisme, se donnent rendez-vous dans la collection e-ros qui se veut dynamique : des textes inédits, courts, érotiques et numériques adaptés à des lectures d’aujourd’hui, à parcourir avec délectation sur l'écran des liseuses, tablettes et autres smartphones sans oublier « les bons vieux » ordinateurs. Roman numérique, 214 pages, couverture en couleurs illustrée par Denis.

Patri­cia Nan­des, Maca­dam Gar­ri­gues

Macadam Garrigue, un titre qui porte la route inscrite dans ses gènes. Celle, mythique, qui permet les grands départs. Celle qui, refusant d'être moyen, se fait but. Et celle aussi qui relie les territoires, les mondes, qui permet de franchir la distance et de faire un trait d'union entre des existences que tout semble, d'emblée, séparer. Mais la route, le trait d'union implicite entre le macadam - Marseille - et la Garrigue - le Lubéron - est surtout un chiffre pour désigner les existences que Patricia Nandes a placées au cœur de son récit. Des existences qui auront à faire face à un défi extraordinaire, celui de se réinventer, de tout remettre en question sans se couper du passé, un passé dont elles tirent la légitimation de se transplanter et en même temps la force de le faire.

Une poignée de putes et un auteur aux relents de Bukowski face au défi de se réinventer une existenceClick to Tweet

Si la route est donc une sorte de trait d'union entre des existences, la vie, elle, est une parenthèse, une parenthèse ouverte et close par la mort. Tout commence effectivement par un enterrement, et tout se clôt par une réflexion à propos du départ, le dernier, celui qui permettra d'embrasser du regard le terrain où des vies se sont écoulées, paisiblement, jusqu'au dernier instant qu'on aura appris à vivre sans amertume :

L'image sera fugace, quelques secondes tout au plus, mais l'idée qu'il s'était fait du bonheur se figera dans un silence de garrigues. (Chap. 32)

Un auteur, une poignée de putes et Émile, le patron du rade du coin, voici l'équipe rassemblée par Patricia Nandes dans une rue de Marseille "qui grimpait des Réformés jusqu'à la Plaine" (Chap. 1). Plus ou moins confortablement installés dans leurs existences de marginaux, ils sauront profiter de l'occasion qui se présente à l'improviste quand la mort, en fauchant Émile, leur tient la main pour leur offrir la chance de faire face à un nouveau défi, celui de se réinventer sans trahir la vie qui les a façonnés.

Une plante arrachée au sol qui l'a fait grandir, peu importe les travers qu'il lui a imprimé, nécessite des soins particuliers afin de reprendre racine. Cela s'applique aussi à la petite troupe qui quitte le territoire familier de Marseille et son espace nourricier pour s'installer en pleine campagne. Une campagne pleine d'une étrange beauté que Patricia Nandes sait peindre avec application sans jamais tomber dans la niaiserie romantique qui prônerait le "retour à la nature". Le travail est dur et il faut apprendre un tas de choses dont le citadin a oublié jusqu'à l'existence. Encore heureux que les filles ont pris l'habitude, dans leur ancienne existence, de mettre la main à l'ouvrage et de ne pas réchigner quand il s'agit de mettre en valeur leur capacités physiques.

Le récit se passe de drames et de retournements et progresse en ligne droite vers une issue qui ne surprend pas vraiment. Mais le roman n'a pas besoin d'une intrigue tordue, ficelée en suivant les recettes à succès des dramaturges hollywoodiens, pour réussir. Le seul drame qui s'y déroule, c'est celui de l'existence humaine avec ses revers, ses retournements et ses surprises qui, s'ils passent largement inaperçus des voisins, n'en bouleversent pas moins celui ou celle qui les vit, tout surpris de constater que la vie, ce n'est pas toujours ce que, bêtement, on imaginait.

On pourrait, par instants, penser qu'il y a comme une douceur sirupeuse qui sournoisement se glisserait dans le récit, menaçant de noyer l'humain sous une couche gluante faite de niaiserie et de - trop - bons sentiments. Mais c'est compter sans la maîtrise de l'auteure qui évite les dérapages et qui ne déroge jamais à son plus noble devoir, celui de peindre des hommes et des femmes rongés par leur condition, toujours sur le point d'être absorbés par le néant qui les entoure et dont seuls les protègent l'amour et l'estime qu'ils portent à leurs semblables.

Macadam Garrigue, c'est le roman d'une aventure profondément humaine, celle de l'amitié et de l'amour, celle d'hommes et de femmes capables de se prendre en main et de se réinventer, capables surtout de tendre la main à leurs prochains pour faire un bout de route ensemble.

 

Macadam-Garrigues Couverture du livre Macadam-Garrigues
Patricia Nandes
Fiction / général
Auto-édition
fichier numérique
274

« Je te laisse tout, enfin tout ce que j’avais, le bar, ma vieille Clio et la maison familiale. Tu verras, Lioux est un petit coin de paradis, tu t’imagines même pas comme la vie peut y être belle ! Occupe-toi des filles , Max, qu’on reste une famille jusqu’au bout. »

De l'asphalte marseillais à l'arrière-pays provençal, le parcours de quatre fleurs de bitume et d’un écrivain en panne d’inspiration, lequel hérite d'un vieux mas dans le Lubéron.

Ensemble, ils décident de tout plaquer pour le rénover et d'en faire une maison d’hôtes un peu particulière...

Jon Black­fox, Les incen­diai­res

Voici donc le texte qui, de par la force brute des paroles de Jon Blackfox, vient d'illuminer mon été. Plus chaud que le soleil qui fait bouillir l'asphalte et craquer le bois des pins, plus lancinant que la pluie des étoiles du mois d'août, plus tranchant que la foudre qui éventre l'obscurité de sa lame incandescente les nuits d'orage. Une aventure, une cavale, condensée dans un texte qui devrait servir de drapeau à une jeunesse qui, assoiffée de passion, en a marre d'entendre radoter les vieux, marre de voir s'agiter les promesses des lendemains qui chantent, et qui, pas contente de s'en prendre aux clichés et aux mirages, fait éclater la déco à coups de balles avant de foutre le feu à l'univers qui, dorénavant, se consume en consommant l'union de deux - incendiaires.

Rarement un texte aura été mieux nommé que celui de Jon Blackfox, Les incendiaires. Le feu, fidèle compagnon, tentation toujours prête à se réveiller au premier coup de briquet, leur tient compagnie de la première page jusqu'à la dernière, et la route que descendent Candice et Ayden les guide vers la combustion dans une promesse d'illumination - passagère certes, mais totale et irréversible.

Culbutés par le néant qui s'agite au fond de leurs entrailles, Candice et Ayden commencent par jouer avec le feu et libèrent un démon dont la puissance tout simplement les balaye. Prise de panique face à la destruction qu'ils ont appelée sans avoir été prêts, leur fuite prend des accents épiques nourris par une attention remarquable aux détails de la destruction qui s'opère :

La clim’ était sur le point de rendre l’âme. Le ventilateur ne charriait plus que de l’air brûlant. Les plastiques, ces espèces de joints dégueulasses bouffés par le temps et les intempéries, commençaient à fondre. Et le moteur, ce putain de moteur au bruit de locomotive, Ayden se demandait jusqu'où il serait capable de les conduire avant d’exploser sous l’effet de la chaleur.

Cette fuite tout doucement se transforme en voyage initiatique, un voyage nourri de mort, gratuite, et de sexe, besoin toujours près de se changer en violence, épanchement de sèves servant à noyer la peur et à exalter la vie, minuscule étincelle qui brille face aux démons qui promettent de s'en nourrir pour consumer l'univers.

La cavale de Candice et d'Ayden, sorte de coming of age renversé et sans issue, puise une bonne partie de sa force dans le courant souterrain des grands mythes de l'Europe. Et cela ne s'arrête pas à la banalité du souvenir de Phaéton, fils du Soleil mort foudroyé pour avoir perdu le contrôle du char solaire qui, dans sa course effrénée, menaçait de réduire le monde en cendres. Jon Blackfox emmène ses lecteurs vers d'autres contrées, et celui qui ne l'aurait pas encore compris en déchiffrant les noms des protagonistes n'a qu'à relire, dans le deuxième chapitre, l'épisode hallucinant du fast food, clin d’œil à la scène d'ouverture de Pulp Fiction et à la discussion des deux tueurs à propos de la nomenclature des restaurants Mac Donald's en France par rapport à celle des États-Unis. Dans le texte de Jon Blackfox, c'est Ayden qui s'interroge (lui-même et la servante en même temps) à propos des deux variétés de Big Mac et qui, dans une digression remarquable, passe par les atomistes grecs pour arriver à la question du choix, question qui, elle, donnerait la définition de la vie :

Tant que l’on peut faire des choix […] eh bien nous vivons. Mais quand on n’a plus de choix… ou que l’on abandonne sa capacité à choisir… ou que l’on est allé au bout de ses choix, qu’est-ce qu’il se passe ?

Comment ne pas suivre le fil rouge (en disant bonjour à Ariane, nièce du dieu solaire) tendu par le narrateur pour sortir du labyrinthe des allusions et descendre à la rencontre du célèbre holocauste, la reine mythique de Carthage, l'éclatante Didon (candida Dido dans la langue de Virgile), reine et femme à laquelle l'Aeneas moderne, arrivé au bout de son périple, tendrait enfin la main pour se hisser avec elle au bûcher après avoir lâché le paternel, jeté en pâture aux flammes qui allaient consumer l'ancien monde, se libérant par ce geste du poids du passé et  en même temps de celui de l'avenir :

Sur le point d'être pris au piège par le tourbillon incendiaire, Ayden et Candice se tenaient tous deux par la main, ils avaient aussi peur l’un que l’autre.

Jon Blackfox vient de signer, avec Les Incendiaires, un roman d'une rare intensité, porté par des personnages aux dimensions légendaires, aussi fascinants que l'univers que, à travers leur cavale, ils révèlent aux lecteurs. Partager cette aventure, ne fût-ce que pendant les quelques instants de la lecture, est un bonheur aussi rare qu'inattendu.

 

Les incendiaires Couverture du livre Les incendiaires
Culissime
Jon Blackfox
Fiction
Ska Éditions
2 November 2015
71

Ils sont les « Bonny and Clyde » du sexe torride et de la pyromanie... No limit, no futur... L’errance des deux jeunes gens, leur refus des limites ont un furieux goût de jouissance désespérée : leur fin passe par tous les excès, sur un tempo vibratoire d’un riff de rock désespéré. Une nouvelle érotique dans la grande tradition du genre.

Extrait

"Candice sortit de la cabine ; la lumière artificielle dérapait sur la texture poisseuse de sa peau. Elle lui piqua la clope d’entre les doigts, regard incendiaire, moue éthérique, et se dirigea vers les vasques. Ayden la retourna sans qu’elle ait le temps de se laver les mains. Ayden monta les fesses de Candice sur le plan de toilette, lui retirant son pantalon dans une série de coups secs et fourra son visage entre ses cuisses. Une petite bise tout d’abord..."