Archives pour la catégorie Lec­tu­res esti­va­les 2013

Roman K., Les trips insu­lai­res de Car­li­ne

Voici la lecture estivale que j'ai ratée cet été. Une gaffe pourtant inévitable, vu que ce texte magnifique de Roman K., Les trips insulaires de Carline, n'est sorti qu'à la fin du mois de novembre. Et c'est peut-être tant mieux ainsi, parce qu'il y a tant de soleil et de chaleur dans ces pages qu'il en déborde et que la grisaille omniprésente en est plus facile à supporter.

C'est donc l'été, et le narrateur est en route vers l'ouest, plus précisément la Charente Maritime, où la météo annonce du soleil et 30° à 33°. Un weekend parfait s'annonce, d'autant plus que le narrateur, qui raconte son histoire à la première personne, est superbement accompagné, avec sur le siège du mort la belle Carline, une fausse blonde racée, le "corps fin et le cul ferme", le tout rendu plus appétissant encore par des "seins coniques aux extrémités roses et tendres" et une chatte à la "fine toison couleur café". Voici donc dressé en quelques mots le portrait des protagonistes, dont il faut sans doute préciser qu'ils se sont sauté dessus à peine une heure après s'être croisés pour la première fois, et ce malgré l'aveu de Carline d'être "avec le barman". Parce que, le narrateur l'apprendra plus tard, elle "aime par-dessus tout être infidèle". À part ces quelques traits, les protagonistes restent des inconnus, mais l'intérêt de ce petit roman n'est pas précisément dans la crédibilité psychologique de ses personnages, et on ne peut que se ranger à l'avis du narrateur quand il résume ainsi leur portrait :

Elle avait 25 ans, moi 41. J’étais célibataire depuis quelques mois. Aucun enfant sur les bras, ni de divorce en attente ou de crédit pour perpète. Ma vie d’avant importe peu dans cette histoire que je vous raconte, car j’estime qu’elle s’est déroulée entre parenthèses.

Une entrée en matière où il est question, dès le premier paragraphe, de fesses dénudées et de tétons qui se dressent ne laisse subsister aucun doute quant au caractère de ce qui va suivre, et le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'est pas l'eau de rose que fait couler l'auteur, d'autant plus que l'éditeur n'hésite pas à qualifier, sur la quatrième de couverture, ces trips bien particuliers de "texte pornographique". Une netteté et une liberté de ton que le Sanglier apprécie tout particulièrement, surtout quand on oppose l'attitude franche et directe des Éditions Dominique Leroy à la pruderie nauséabonde qui s'offusque du moindre bout de téton brandi en public.

Bref, nos deux héros, quand ils décident de passer un weekend à la plage, ne s'embarrassent pas de questions de moralité dans leur recherche des meilleures façons de s'éclater. Exercice qui leur réussit plutôt bien, il faut le concéder sans la moindre amertume. Et la créativité dont fait preuve Roman K. quand il s'agit d'inventer des variations toujours plus excitantes de ce jeu vieux comme le monde et auquel les personnages de ce court roman s'adonnent avec une verve rafraîchissante, est soutenue et mise en valeur par une écriture qui sait réellement s'emparer du lecteur, qui fait brûler les rayons de soleil sur sa peau et le sable sous ses pieds, et qui fait monter une envie furieuse de côtoyer les femmes bandantes qu'on y croise à tout bout de champ, tout comme celle de disparaître avec Carline derrière les dunes pour des rencontres improvisées qui appellent bien plus que des regards.

Ce premier roman est une promesse d'emblée tenue, et on ne peut que féliciter les collaborateurs des Éditions Dominique Leroy d'avoir su débusquer un auteur capable de manier sa plume avec une telle verve. Les Trips insulaires de Carline, c'est un texte qui sait  dépayser avec une facilité déconcertante et auquel on souhaite un très grand nombre de lecteurs, tant pour la joie de vivre qu'il respire que pour le plaisir d'une écriture tout en légèreté qui sait nommer les choses avec la plus grande crudité tout en gardant entiers le charme et le mystère.

Roman K., Les trips insulaires de CarlineRoman K.
Les trips insulaires de Carline
Éditions Dominique Leroy
ISBN : 978-2-86688-821-3

Col­lec­tif, Osez… 20 his­toi­res de sexe en vacan­ces.
Lec­tu­res esti­va­les t. 5

Avec ce volume consacré au sexe en vacances, paru dans la célébrissime collection Osez..., c'est à la Musardine que revient sans doute la palme de la lecture estivale par excellence, avec son florilège des hauts lieux de la villégiature et du vice. Que ce soit dans la capitale déserte du mois d'août où une fleur éclot au milieu du béton des cités, dans l'air printanier des Fêtes des Saintes-Maries-de-la-Mer, dans un pré normand où coulent d'autres sources encore que celles des ruisseaux, dans un bled vosgien où la douceur des eaux de la Meuse accompagne la tendresse naissante et timide de deux quadras timorés, au lac de Sainte-Croix dont les reflets bleutés teintent de leur charme les ébats initiatiques de la lycéenne entre les bras d'une femme mûre, ou encore sous une tente plantée quelque part sur une colline lozérienne, c'est grâce à l'ambiance des vacances, cette parenthèse de la vie, par où se glisse un ailleurs onirique dans l'existence la plus profane, propice à la naissance de désirs qui n'ont pas à attendre longtemps avant d'être comblés. Et c'est ainsi que le lecteur devient le témoin non seulement des ébats des protagonistes, mais encore et surtout de la naissance des souvenirs qui illumineront des existences entières et feront revisiter, encore et encore, ces endroits rendus magiques par ce qu'on y a vécu.

Dans ce recueil sont réunis vingt textes de dix-huit auteurs qui se lisent tous avec plaisir. Si certains fournissent tout juste un petit quart d'heure d'évasion, d'autres par contre s'incrustent, grâce à leurs personnages brossés par quelques mots rapides et drus, auxquels un passé entraperçu confère une dimension supplémentaire, et qui entrent par là dans une vie qui n'est plus circonscrite par les mots de l'auteur, mais uniquement par les bornes de l'imagination du lecteur contaminé.

On y trouve des passés qu'on devine douloureux, comme celui de Lucas et d'Èveline, héros timorés d'un texte aux couleurs de l'automne, qui se rapprochent l'un de l'autre tandis que l'année s'enfonce dans le froid et le noir de l'hiver (Vacance, de Frida Ebneter).

Il y en a d'autres, comme celui de la jeune fille tombée entre les bras d'une amante et initiatrice, marqué au fer chauffé à blanc de la passion par une expérience que se disputent la joie et la peine et qui met dix-huit ans, bercés par le souvenir des vaguelettes du lac de Sainte-Croix, à éclore (Le Lac, par Ian Cecil).

Puis, il y a des textes tout simplement pétillants qui, s'ils se tiennent loin de l’ambiguë magie des souvenirs, entendent explorer les instants d'un présent intense, quand des hommes et des femmes, emportés par le tourbillon des sentiments et des hormones, se jettent dans leurs bras - voire entre leurs jambes - que ce soit pendant un trajet en taxi (Les Saintes-Maries, par Aline Tosca), une escapade sur une plage naturiste (Plage des Salins, par Arthur Vernon), une randonnée en forêt qui, si elle révèle l'envie toujours aussi grande au sein d'un couple après des années de mariage, permet de découvrir les effets d'une vie peut-être un peu trop confortable (Forest Fire, par Frédéric Chaix), ou encore une virée dans les toilettes d'un TGV - scénario ferroviaire fort classique et dont la plume de Loïc Lecanu sait exploiter les charmes (Uzarche).

Je ne peux pas conclure cette note sans nommer un texte tout à fait remarquable par la peinture de la confusion des sentiments et de la gêne d'une de ses protagonistes qui, victime d'une erreur de réservation, se retrouve réduite à partager son appartement de vacances - et son lit - avec une jeune femme tout à fait désirable et plus qu'entreprenante. Si on peut se poser des questions à propos de la façon de motiver cette rencontre-là, l'illustration en est tellement appétissante qu'on est non seulement prêt à pardonner à son auteur cette petite faiblesse, mais encore à lui demander d'autres épisodes d'une sensualité aussi poignante (Erreur de réservation, par Tobin Williams).

Avec une telle panoplie de textes, on se demande pourquoi les éditeurs ont décidé d'ouvrir et de fermer le recueil par les morceaux les plus faibles. Surtout parce que ce sont précisément ces éditeurs-là qui devraient connaître la valeur des préliminaires... Quoi qu'il en soit de ce mystère-là, c'est un recueil qui se consume sans modération aucune, que ce soit au fond d'un appartement parisien ou sur une plage de Méditerranée. À mettre donc entre les mains de tout vacancier assoiffé de fantasme et de délire.

Osez... 20 histoires de sexe en vacancesOsez... 20 histoires de sexe en vacances
La Musardine
ISBN : 978-2-36490-352-4

Jean-Bap­tis­te Fer­re­ro, Mou­rir en août. Lec­tu­res esti­va­les t. 3

Ceux qui, l'été, restent à Paris, doivent avoir de très bonnes raisons. Et Thomas Fiera, ancien psychologue du comportement animal reconverti en détective privé, héros du polar de Jean-Baptiste Ferrero, en a quelques-unes. Et d'irréfutables. Tout d'abord, il a besoin de fric, et le job que lui propose un copain peut très bien faire l'affaire. Ensuite, il n'a plus de vie. Ou presque. Parce que quand on est marié à un cadavre qui refuse obstinément de mourir, on peut finir par croire que cet état-là, ça déteint. Autant donc rester à Paris, au mois d'août. Et si on devait mourir pour de vrai - tant pis !

Le job proposé n'a, d'emblée, rien de très spectaculaire, sauf que l'avertissement préalable de ne pas l'accepter, reçu de la part d'un anonyme et formulé de manière plutôt costaude, intrigue quelque peu notre homme, voire le met au défi d'accepter quand même. Comme il s'agit de débusquer une taupe qui aurait balancé des informations peu agréables à la feuille locale, la question se pose pourquoi quelqu'un prendrait la peine de menacer d'employer les grands moyens pour dissuader Thomas et son équipe de francs-tireurs de se mêler de cette affaire-là. La conclusion s'impose : il y a, quelque part, anguille sous roche. Et comme le danger semble être le seul ressort qui fasse encore bouger Thomas, il accepte.

Le voici, et le lecteur à sa suite, embarqué dans une aventure dont le rythme ira en s'accélérant, jusqu'à la course folle à travers Paris et le showdown final qui verra le déploiement de tout un arsenal digne d'une guerre civile mineure. Avant d'en arriver là, Jean Baptiste Ferrero prend quand même le temps de présenter les membres de l'équipe qui ressemble un peu à l'Agence tous risques, remis quelque peu au goût moderne avec notamment la présence de deux membres féminins : Emmanuelle et Adélaïde, deux universitaires reconverties en mercenaires des temps modernes. Trait qu'elles partagent avec les mâles de l'équipe, Fred et Richard, diplômé du MIT et polytechnicien respectivement. Quant aux filles, celles-ci ne le leur cèdent en rien au niveau intellectuel avec des doctorats en Philosophie pour Manu et un diplôme de linguiste pour Adélaïde, sauf que les femmes sont légèrement plus portées sur l'action que les hommes qui, eux, préfèrent se terrer derrière le clavier de leurs ordinateurs.

Le lecteur est tiraillé entre des parties de plus en plus speed et de plus en plus violentes avec des courses poursuite, des effractions, des combats à main nue et des passages à tabac, et celles qui ralentissent le rythme jusqu'à celui d'un arrêt cardiaque imminent, qui confrontent Thomas et son épouse comateuse. Et ce sont bizarrement ces dernières qui ont vraiment réussi à m'emballer, sans doute en révélant un côté humain et individuel chez Thomas qu'on cherche en vain chez les autres personnages, dont certains ressemblent, malgré "le physique d’une escort girl" dans le cas d'Adélaïde, à des rôles sur pattes, à des clichés déambulant qui manquent cruellement d'un fond de souvenirs et de traits personnels qui les rendraient plus "vrais". N'empêche qu'on assiste avec plaisir à leurs débats et à la mise en scène de leurs interventions.

Mourir en août, c'est un livre que je recommande de lire sous un palmier, bien au chaud, les narines chatouillées par le vent du large, tandis que d'autres se font chasser à travers le dédale des rues parisiennes ou se font tabasser dans quelque arrière-cour, au milieu des poubelles dont le contenu se met à fermenter dans les nuits chaudes de ce mois d'août parisien. C'est une excursion dans les véritables bas-fonds de la société où se vautrent celles et ceux qui pensent appartenir aux échelons supérieurs de la pyramide nourricière et qui offrent au contraire le spectacle le plus affligeant de l'humanité qui, elle-aussi, se met à puer. Que les nuances, de mise dans une étude sociologique, soient parfois quelque peu malmenées ne peut déranger un lecteur qui demande quelques heures de détente et une intrigue captivante. Et c'est précisément ce que Jean-Baptiste Ferrero a livré.

Je me suis très volontiers laissé emporter par l'équipe des francs-tireurs et leurs tirades, et j'ai fébrilement attendu le dénouement, même si celui-ci n'est pas des plus inattendus. Mais les moments les plus forts ont sans conteste été ceux qui font taire les engueulades et les chocs sinistres des crânes fracassés contre l'asphalte, ceux où la voix du désespoir se fait enfin entendre, dans le silence des couloirs et des chambres d'hôpital, face au lit désert.

Il fait chaud, au mois d'août de Jean-Baptiste Ferrero, mais il y a des endroits, dans cette capitale qui suffoque, où la chaleur la plus étouffante ne peut venir à bout de ce drôle de sentiment d'avoir très froid dans le dos.

Jean-Baptiste Ferrero, Mourir en aoûtJean-Baptiste Ferrero
Mourir en août
Numériklivres
ISBN : 978-2-89717-500-9

Nico­las Kapler, À l’abri des vieilles pier­res.
Lec­tu­res esti­va­les t. 4

La nuit, tous les chats sont peut-être gris, mais qu'en est-il des couleurs de nos rêves et de nos fantasmes, nourris par un bout de peau entraperçu et couvés à l'abri des regards, sous la couette, les yeux imaginaires grands ouverts ? C'est la question qu'on peut se poser à la lecture de cette charmante nouvelle auto-éditée de Nicolas Kapler, À l'abri des vieilles pierres. C'est l'histoire d'un ado, Florian, qui, l'été de ses seize ans, a rencontré "la plus belle femme du monde". Une femme qui, comme la suite le révélera, lui aura laissé son "plus intense souvenir d'adolescence."

C'est précisément le jour de son anniversaire que Florian voit débarquer Marion, la future pensionnaire du mas de ses parents. Très vite envoûté par les charmes de la belle, Florian ne tardera pas à faire l'expérience des joies du voyeurisme. Réglant désormais le rythme de ses journées sur celui de Marion, il passera ses après-midi à profiter du spectacle de ses séances de bronzage, guettant les instants où un geste lui dévoile

furtivement un téton sombre, excité par le frottement contre le tissu de la serviette.

On devine le genre d'activités auquel s'adonne le tout jeune homme par la suite, dévoré par les hormones et la brûlante curiosité de l'autre sexe.

Peu à peu, Florian trouve les moyens de se rapprocher de sa Dulcinée - admirée de loin, comme il faut - sans pour autant pousser l'audace plus loin que l'occasionnel "ça va ?", lancé entre deux passages vers la remise au fond du jardin. Les choses en sont là quand, une nuit, occupé à scruter les étoiles dans le ciel, il a le plaisir de surprendre Marion en train de traverser la cour, vêtue de rien qu'une serviette.  Celle-ci n'a pas encore trouvé le temps de glisser par terre pour permettre à la promeneuse nocturne de glisser à son tour dans l'eau fraîche du bassin que la décision est déjà prise d'aller inspecter cela de plus près. Quel ado qui se respecte en aurait pris une autre ? Par la suite, Florian fera servir à son avantage les souvenirs de la topographie de la propriété parentale. Les jours se suivent et la hardiesse s'en va en grandissant, et au lieu d'attendre que se présentent d'elles-même les occasions d'alimenter son imagination avide de chair fraîche, il cherchera désormais à les provoquer.

Dans l'intérêt de celles et de ceux qui comptent se laisser séduire par ce petit texte, je ne pourrai dévoiler la suite, mais je vous dirai pourtant que j'ai tout simplement adoré les passages qui montrent Florian, les genoux dans la crasse, enfermé pendant des heures dans un grenier noyé de poussière. Et puis sa surprise quand, au bout de son parcours, il découvre - autre chose.

Nicolas Kapler excelle à créer l'ambiance de cet été fébrile, avec son odeur de lait solaire qu'exhalent les serviettes et qui monte de la peau bronzée de Marion, le clapotis des vagues qui accueillent le corps en chaleur, la rugosité des vieilles pierres qui fournissent un rempart au progrès de Florian dans la nuit, l'atmosphère étouffante du grenier chauffé à blanc par le soleil du Midi, et le tourbillon qui menace d'engloutir le pauvre garçon quand, arrivé au bout de son parcours, il trouvera ce qu'il n'attendait pas. Le parfum des souvenirs, on le sait, a un pouvoir enivrant, et le moyen d'y échapper doit encore être trouvé. Nicolas Kapler montre ce pouvoir en train de naître, en train de se doter d'une force capable de diriger - ou de faire dérailler - des vies, et dont, sa vie entière, on aspire à retrouver la pureté primaire.

Le texte de Nicolas est une véritable petite gâterie littéraire qui, mine de rien, emporte le lecteur plus loin que ce qu'il avait pu penser en mettant son nez dessus pour la première fois, en alliant les plaisirs des jeux de piste et de l'Île au trésor à ceux qu'on découvre en débusquant des joyaux bien autrement précieux. Ces trésors-là, on les trouve nichés entre les cuisses des femmes et on y accède en empruntant cette porte enchantée et sans retour qui mène à la vie adulte. Celle-là qui change les découvertes qu'il reste à faire en nostalgie de ce qui nous glisse inexorablement entre les doigts.

Nicolas Kapler, À l'abri des vieilles pierresNicolas Kapler
À l'abri des vieilles pierres
Auto-édité
ASIN : B009WRO5FI

Raphaël­le Caz­zo, Fin de vacan­ces. Lec­tu­res esti­va­les t. 2

Dans son "petit roman érotique", Raphaëlle Cazzo raconte la Fin de vacances de Bérénice et de son amant Antonin qui, après quelques semaines passées dans le sud, sont en train de remonter vers leur domicile, dans la vieille 2CV d'Antonin, par des petites routes provençales. Je me suis posé la question s'il fallait par conséquent réserver ce texte pour la fin de ma série des Lectures estivales, mais j'ai finalement été tellement ravi par ces trois épisodes de la vie sexuelle du couple en question que j'ai résolu d'en parler aussitôt. Et de donner ainsi à l'un ou l'autre de mes lecteurs l'occasion de découvrir ces trois chapitres près de la mer, sous le soleil, les oreilles remplies du chant des cigales et un verre de rosé bien frais à portée de main.

Bérénice est une jeune femme que le lecteur découvre tout d'abord à travers les yeux d'Antonin, son amant depuis quelques mois, qui s'apprête à lui faire prendre son pied. Sauf que la jeune femme n'en sait rien vu qu'elle s'est assoupie après un pique-nique improvisé à quelques mètres du bord de la départementale qui les ramène chez eux après des vacances en Provence. Brutalement arrachée des bras de Morphée - et des rêves humides où elle figure en vedette avec Burt Lancaster - par les cris affolés d'une touriste hollandaise, tombée à l'improviste sur une représentation qui aurait pu se passer de public, Bérénice fait preuve d'une énergie aussi insolite que déconcertante en se déchaînant sur son malheureux compagnon qui, en proie aux émanations trop sensuelles du corps de Bérénice, n'a pas su se retenir.

La route une fois reprise après cette rencontre des plus désagréables, les aventures de nos deux jeunes gens continuent, et le lecteur leur tient compagnie sur un trajet jalonné de haltes fréquentes, le plus souvent occasionnées par des besoins corporels qu'il ne faut surtout pas négliger, tant pis pour la rentrée qui se profile sur l'horizon. Mais est-ce de leur faute s'il y a des occupations autrement plus passionnantes que la conduite ?

La deuxième scène s'ouvre sur une chambre d'hôtel, au moment où Bérénice se réveille après une nuit trop courte. Cette fois-ci, c'est Antonin qui continue à dormir tandis que sa compagne cogite sur les démarches futures et les événements passés. Elle fait passer en revue ses activités nocturnes, astuce savante de l'auteure qui permet au lecteur d'assister aux ébats du couple en se plaçant dans la perspective de Bérénice. Un procédé qui en rajoute à l'intimité de la scène en ôtant la nécessité d'inventer un narrateur supplémentaire qui serait tout simplement de trop dans le jeu qui oppose et unit les deux amants. La description de ce qui s'est passé quelques heures plus tôt dans la chambre sordide est à la hauteur du procédé narratif très réfléchi, et les mots qu'a trouvés Raphaëlle Cazzo pour une scène d'amour à la grecque, savourant chaque détail sans jamais céder à la moindre vulgarité, ne laisseront personne indifférent.

On l'aura compris, Bérénice est une femme qui aime prendre les choses en main. Pourquoi attendre que le mâle passe à l'acte quand on peut très bien s'occuper de ses propres affaires, telle semble être la devise de cette jeune femme très gourmande et pleine de ressources qui fait aisément comprendre à Antonin que c'est elle qui mène le jeu. Et qu'est-ce qu'il faut attendre d'une femme dont le seul nom proclame haut et fort non seulement les prérogatives de la descendance royale, mais encore la victoire qui lui revient comme de droit. Et comment ne pas songer, dans la scène de la douche du troisième chapitre, à la petite fille d'une autre Bérénice qui, elle, a tenu par deux fois un Empire entier par les couilles ? Et dont un des amants portait un nom qui rappelle étrangement celui d'Antonin ? Un chapitre qui se terminera d'ailleurs par une petite surprise que l'Antonin en question ne saura pas vraiment goûter...

Quel plaisir que de trouver enfin une femme - entière, sauvage et raffinée à la fois - après toutes ces pâles demoiselles qui courent avec joie se soumettre au premier queutard venu à la condition que celui-ci sache leur payer les frais d'une vie insouciante de luxe. Quelle richesse que cette Bérénice à la toison de jais indomptée, amatrice de poils et de pratiques qui ne sentent pas toujours l'eau de rose, capable de se laisser aller dans la joie, au point de lever le cerbère d'un hôtel dont les seules étoiles brillent pourtant dans le ciel de Provence, et qui sait trouver les mots et les actes qu'il faut pour manier un amant qui pourtant ressemble, avec sa fourrure abondante, à l'homme des cavernes. Parce qu'il faut savoir qu'avec cette Bérénice, on remonte loin, très loin, vers les sources, jusqu'à la femme qui civilise l'homme par le sexe, digne descendante de Shamhat, la courtisane qui, en dévoilant ses charmes au point d'eau1, a non seulement déniaisé, mais rendu véritablement humain, le compagnon du roi d'Uruk.

Raphaëlle Cazzo a donné, avec son petit roman érotique, un texte très dense où l'érotisme est plus costaud que ce qu'on a l'habitude de lire depuis un certain temps, et qui tire de ses excursions dans l'Histoire et le Mythe un charme très apprécié par tous ceux qui aiment voir plus loin que le bout de leur queue.

Raphaëlle Cazzo, Fin de vacances (pour Bérénice)Raphaëlle Cazzo
Fin de vacances (pour Bérénice)
Auto-édition
ASIN : B00DMIU1CY

 _______________

  1. Cf. la première tablette de l’Épopée de Gilgamesh. []