Inter­view auto-pro­mo : Tho­mas Gal­ley, auteur Edi­cool

Inter­view ini­tia­le­ment publiée le 15 avril 2012 dans le blog des Édi­tions Edi­cool, mai­son d’édition nati­ve­ment numé­rique dis­pa­rue en 2014.

Thomas Galley aka Le Sanglier littéraireQui est Tho­mas Gal­ley ?

Per­son­nage à facettes mul­tiples dans la grande comé­die humaine, il cherche à s’évader de l’ennui ambiant par l’exaltation des petits gestes : un pavé dépla­cé par un brin d’herbe, le vol d’une mouche qui se casse la gueule conte une vitre, encore et encore, le regard de l’amant qui se pose sur les lèvres de la femme, l’odeur de celle-ci qui lui défonce les narines, les mains qui se serrent et s’agitent sur un quai de gare pour dire adieu.

(Rire) Et bien, on dirait que la bière coule à flot en Alle­magne. A ce pro­pos, un alle­mand qui écrit en fran­çais c’est plu­tôt ori­gi­nal, non ? Tu peux nous en dire plus sur ce choix ?

La langue fran­çaise, c’est le pre­mier et sans doute le plus grand amour de ma vie. Ce qui explique sans doute l’omniprésence de l’érotisme dans mes écrits.
Quant à la bière, c’est vrai qu’elle coule à flot et qu’elle n’est pas mau­vaise du tout dans ma région, mais quand j’en veux une qui me fasse rêver, je me rends chez nos voi­sins les belges.

En ce qui concerne la bière, je lais­se­rai les lec­teurs seuls juges. Par contre, en ce qui concerne le fran­çais, en te lisant, j’ai l’impression de redé­cou­vrir la langue comme elle se maniait au XIXème siècle. C’est un effet vou­lu ? Une forme de nos­tal­gie ? Une réac­tion à l’ennui que tu évo­quais plus haut ?

Il n’y a aucune nos­tal­gie là-dedans, plu­tôt une ques­tion d’éducation voire d’héritage. J’ai décou­vert la lit­té­ra­ture en com­pa­gnie de Julien Sorel et de Lucien Char­don, je me suis ensuite enfon­cé dans les der­niers recoins du monde lit­té­raire avec Pétrus Borel et Fré­dé­ric Sou­lié avant d’aboutir, tout au fond de ce long XIXe siècle, à l’exaltation de la mémoire avec Proust.

En regar­dant de près, on se rend compte que le XIXe siècle a façon­né en pro­fon­deur nos socié­tés actuelles. Même nos valeurs lit­té­raires, mal­gré tout l’engagement d’un Ara­gon, d’un Mal­raux ou d’un Sartre, et mal­gré encore l’empreinte beau­coup trop légère qu’a lais­sée le Nou­veau Roman, ne sau­raient se com­prendre sans avoir recours à la comé­die humaine ou à l’année char­nière, 1857, qui a vu la publi­ca­tion de tant d’œuvres clé de la lit­té­ra­ture euro­péenne.

La couverture de L'aventure de Nathalie
L’aventure de Natha­lie dans la ver­sion ini­tia­le­ment publiée par les Édi­tions Kiro­gra­phaires

En par­lant d’ancrage, en même temps que tu publiais ton pre­mier roman (L’aventure de Natha­lie, édi­tions Kiro­gra­phaire, 2011), tu par­ti­ci­pais au pre­mier opus des 10…, du coup j’ai envie de te deman­der si pour toi, papier et numé­rique consti­tuent le pro­lon­ge­ment d’une même aven­ture, où s’il s’agit de deux expé­riences dif­fé­rentes ?

Au départ, c’est une même aven­ture, un même pari aus­si, celui de venir à bout de la page blanche. Ensuite, le numé­rique, c’est bien plus que de la lec­ture. Plus que des textes illus­trés aus­si. Le texte peut s’accompagner d’une bande son, et on peut y mettre des hyper­liens qui per­mettent de bri­ser l’unité de la nar­ra­tion, d’ouvrir de nou­veaux hori­zons, au risque de voir le lec­teur par­tir pour de bon, mais dans l’espoir aus­si de le voir reve­nir enri­chi au même titre que le texte qu’il vient de quit­ter.

Avant de se figer dans un for­mat papier, une ver­sion illus­trée de mon pre­mier roman a été publiée sur la toile (où il se trouve tou­jours d’ailleurs), avec la pos­si­bi­li­té offerte aux lec­teurs de lais­ser des com­men­taires au bout de chaque cha­pitre. Un cer­tain nombre d’internautes se sont ser­vis de cet outil sup­plé­men­taire, ce qui leur a per­mis de quit­ter le rôle pas­sif dans lequel la concep­tion « clas­sique » de la lit­té­ra­ture vou­drait les enfer­mer.

Je dirais donc qu’il s’agit clai­re­ment d’expériences dif­fé­rentes, mais peut-être plu­tôt au niveau du lec­teur qu’à celui de l’auteur.

Lorsque tu parles des com­men­taires, t’en es-tu ser­vi dans l’écriture de ton roman ? Ou l’as-tu mis en ligne seule­ment une fois le texte fini ?

Le roman a été gros­so-modo ter­mi­né au moment de le mettre en ligne. Mais comme je l’ai publié cha­pitre par cha­pitre, pour ne pas étouf­fer les lec­teurs sous une ava­lanche de mots, je me suis relu chaque jour et j’ai appor­té de petits chan­ge­ments en cours de route. Mais je n’ai pas tou­ché à la trame du récit. Quand j’ai chan­gé quelque chose, c’était pour amé­lio­rer le style, pour trou­ver un mot plus apte à expri­mer ma pen­sée ou mon res­sen­ti. Je n’ai donc pas uti­li­sé les com­men­taires des lec­teurs cette fois-ci, mais je conçois que cela puisse se faire, un peu à l’instar des séries amé­ri­caines où le scé­na­rio peut chan­ger en fonc­tion de la réac­tion du public.

Ce qui se tient si l’on consi­dère que la Comé­die humaine est un ras­sem­ble­ment de textes épars écrits à divers moments, divers endroits, et sous divers noms… Mais ne penses-tu pas qu’à force de tirer sur la corde de l’écriture sociale, l’oeuvre, le style et le pro­pos de l’auteur finissent par se diluer et se perdre dans le grand brou­ha­ha du web ?

C’est une réelle pos­si­bi­li­té et il faut être conscient de ce que cela pour­rait signi­fier, à savoir la fin de l’auteur aux contours clairs, bien défi­nis. Ceci dit, il faut savoir que cette concep­tion de l’auteur, qui se réclame – encore – de la pen­sée des XVIIIe et XIXe siècle, est assez récent. Pen­dant des mil­lé­naires, l’auteur n’était pas per­çu comme un être de génie, un créa­teur ins­pi­ré par la parole divine, mais plu­tôt comme un artiste qui reprend la parole d’autrui pour illus­trer un sujet qui existe depuis long­temps déjà. Son seul mérite était de trou­ver de meilleures façons de tour­ner les mots, d’agencer les images, de faire vibrer sa corde. Avec l’avènement de l’internet et de l’auditoire mon­dial, on revient peut-être vers ces idées ori­gi­nales de ce que pou­vait être un artiste – auteur.

Quant à moi, comme je l’ai dit, j’ai d’abord ter­mi­né mon roman, et je l’ai publié ensuite. Cela veut sans doute dire que j’adhère encore à l’image du soli­taire ins­pi­ré qui, dans sa petite chambre, (re)crée un monde. Pour la suite, on va voir. Il y a plu­sieurs pistes que je vou­drais explo­rer, et il y a, par­mi celles-ci, au-moins une qui me per­met­tra de tra­vailler « en plein air » – pour reprendre la for­mule qui a bous­cu­lé la pein­ture depuis les années 1830.

10 ... Petites suites 2806
Le pre­mier volume des Dix : 10 … Petites suites 2806

Du coup peut-on dire que ta par­ti­ci­pa­tion aux 10… comme auteur pour le pre­mier opus, et comme maître d’oeuvre du troi­sième à paraître, fait par­tie de ces pistes à explo­rer ? Autre­ment dit, peux-tu déjà dres­ser un pre­mier bilan inter­mé­diaire de ta col­la­bo­ra­tion avec Edi­cool, en tant qu’aventure humaine et/ou lit­té­raire ?

Pour ce qui est du pre­mier volume, je n’ai pas vrai­ment eu l’impression de faire par­tie d’un effort col­lec­tif. Je savais bien évi­dem­ment qu’il y avait toute une équipe d’auteurs, mais ils ne se sont pas vrai­ment consti­tués en groupe. C’est peut-être parce que l’équipe des « 10 petites suites 2806″ a été trop hété­ro­clite ? Il me semble que l’élément col­lec­tif joue un rôle plus impor­tant dans l’effort de Franck-Oli­vier Lafer­rère qui a don­né nais­sance au deuxième épi­sode, « Aimer, c’est résis­ter ». Ce volume a vu par­ti­ci­per les membres de Cider­rant Prod, des per­sonnes donc qui se connaissent depuis un cer­tain temps et qui échangent. Encore que, si j’ai bien com­pris les inten­tions de FOL, il s’agit sur­tout, pour lui, de résis­ter aux sirènes d’une cer­taine col­lec­ti­vi­sa­tion lit­té­raire.

Quant à moi, l’idée de faire par­tie d’un ensemble est beau­coup plus pré­sente depuis que je dirige le volume qui se pré­pare pour l’été, rien que par le seul fait que je connais tous les auteurs impli­qués et qu’il y a des contacts assez noués entre eux et moi. Mais comme l’idée de base de la col­lec­tion est de per­mettre à cha­cun de s’épanouir, d’être bien dans son texte, et de faire entendre sa voix, il me semble qu’on est très loin, dans le monde des Dix, d’un effort col­lec­tif.

Quant à l’aspect humain de ma col­la­bo­ra­tion avec Edi­cool, je suis ravi par la richesse que je découvre quo­ti­dien­ne­ment dans les pen­sées et les mots de ceux qui par­ti­cipent à cette aven­ture édi­to­riale.

Oui, mais là tu triches… (rire). C’est toi qui était sen­sé être inter­viewé (rire) ! Mais c’est vrai que l’idée der­rière le pre­mier volume était d’avantage celle d’un tir grou­pé que d’une réelle mise en rela­tion des auteurs. Main­te­nant, aus­si, ce n’est pas une règle, c’est pour cela que nous avons sou­hai­té une direc­tion d’ouvrage tour­nante… Décou­vrir dif­fé­rents styles, pro­pos, ou concep­tion de l’exercice. Et pour nous aus­si cette expé­rience est très enri­chis­sante, d’ailleurs nous atten­dons impa­tiem­ment que tu nous rendes ta copie… Si tu ne vois rien à ajou­ter, je pense que nous pou­vons  nous dire à bien­tôt, pour la suite du récit de cette aven­ture ?

L’aventure va conti­nuer, et c’est ça le prin­ci­pal ! J’aimerais quand-même, avant de ter­mi­ner cet entre­tien, expri­mer mon admi­ra­tion devant les beaux textes que ma col­la­bo­ra­tion avec Edi­cool m’a per­mis de décou­vrir. Comme, tout récem­ment encore, celui d’Her­vé Fuchs, Les Folles de la Natio­nale 4, dont je recom­mande très, très vive­ment la lec­ture à toutes celles et à tous ceux qui vou­draient décou­vrir les abîmes qui s’ouvrent à deux pas de chez nous, en pleine Lor­raine.

Pro­pos recueillis par Vincent Ber­nard