Tho­mas Gal­ley, Le sésame infer­nal

10 ... Petites suites 2806
Le pre­mier volume des Dix : 10 … Petites suites 2806

Les fesses dans l’air, ten­dues vers la masse informe et trop grosse d’un ventre livide, elle atten­dait le pre­mier coup, contente de ne pas devoir regar­der ce corps, bour­sou­flé par une putré­fac­tion pré­coce. Elle n’eut même pas le temps de fer­mer les yeux quand elle se sen­tit vio­lem­ment déchi­rée. La bru­ta­li­té et la force de la péné­tra­tion la sur­prirent, moins par la dou­leur qu’elle sen­tit pro­gres­ser le long de son échine que par le contraste avec la mol­lesse de la chair flasque du vieillard. Sa tête faillit cogner contre l’armoire. Elle évi­ta cet acci­dent embar­ras­sant grâce aux muscles bien entraî­nés de ses bras, et, pous­sée par les coups qui tom­baient dru, elle se lais­sait peu à peu enfon­cer dans le silence, son enfer à elle, avec ses pay­sages par trop fami­liers et avec ses murs rugueux où les cris s’accrochaient aux parois et s’usaient avant de quit­ter les lèvres.

Aujourd’hui, pour­tant, ses habi­tudes furent bou­le­ver­sées par la vio­lence même qui la sub­ju­guait. Elle eut le souffle cou­pé par cette ruée vers la pro­fon­deur de ses chairs intimes, pous­sée par un désir qui ne s’embarrassait d’aucun sem­blant de pré­li­mi­naires ou de res­pect, mais qui fon­çait vers le seul but recon­nu légi­time – la domi­na­tion. Inca­pable de se réfu­gier dans le clair-obs­cur der­rière ses pau­pières, elle se trou­va confron­tée aux sou­bre­sauts d’un objet blanc qui pas­sait et repas­sait devant ses yeux, seul ves­tige pal­pable d’un monde en train de se dis­soudre. Elle mit quelques ins­tants à com­prendre l’origine de cette fré­né­sie : son corps ébran­lé jusque dans ses fon­de­ments par les attaques répé­tées de cet autre objet, dont elle refu­sait d’imaginer la pâleur mala­dive, mais dont le va-et-vient l’emportait dans une taren­telle infer­nale.

L’accélération du rythme et les sons de leur union la firent sor­tir de son abru­tis­se­ment, et le monde s’épaississait, rede­ve­nait pal­pable. Elle com­prit la sen­sa­tion qui l’étreignait, de ses genoux écor­chés jusqu’à ses yeux près d’éclater – la dou­leur. Une main se posa dans ses che­veux, des doigts se cris­pèrent et elle se sen­tit impla­ca­ble­ment tirée en arrière. L’objet blanc dis­pa­rut et il n’y avait plus que le ruban autour de son cou pour lui rap­pe­ler la carte-clef, fré­tillant au bout de sa ligne, quelque part, dans un monde qu’elle sen­tait encore, mais dont elle igno­rait s’il était encore le sien.

La clar­té du midi défer­la sur elle, et à l’invasion de son corps par der­rière s’ajouta celle, à tra­vers ses yeux grand ouverts, des lames lumi­neuses. Éblouie, inca­pable tou­jours de bais­ser les pau­pières, elle arra­cha sa tête aux doigts qui la tenaient, se pros­ter­nant devant la fenêtre pano­ra­mique chauf­fée à blanc par une ava­lanche de lumière. Ses bras se fer­mèrent autour de sa tête et elle s’affaissa, ses seins écra­sés sous le double poids de leurs corps enche­vê­trés. Elle som­bra par­mi les san­glots que rien n’endiguait plus.

Le mâle se reti­ra, et elle res­ta par terre, livrée au froid du vide après les convul­sions de la chair en rut, aban­don­née, un chif­fon dans lequel un homme venait de se tor­cher, bri­sée par la caval­cade à tra­vers ses illu­sions bri­sées. Pleu­rant en silence, elle ren­tra fina­le­ment dans le noir, uni­vers de dou­leur sans limites, la conscience éteinte par une sorte d’asphyxie morale.

Le bruit de la porte que fit cla­quer der­rière lui l’hôte inté­ri­maire de la suite la tira de sa tor­peur. L’idée ne l’effleura même pas de chan­ger de posi­tion, voire de se lever. Il était tel­le­ment plus facile d’attendre, ramas­sée en boule, ne plus jamais se rele­ver, res­ter à l’endroit même où une pas­sion pro­vi­soi­re­ment assou­vie l’avait lais­sée après usage. Pour­tant, elle finit par grim­per le long du tun­nel, pous­sée par le froid de la moquette abreu­vée de ses larmes, et par l’empreinte dou­lou­reuse d’un objet angu­leux qui pin­çait son mame­lon gauche. Cédant à l’habitude, elle se redres­sa sur ses genoux, mal­gré les cour­ba­tures. Ses regards tom­bèrent sur un billet de cin­quante dol­lars, jeté sur le lit, minus­cule touche verte de rien du tout dans un océan de blan­cheur frois­sée, mais qui mar­qua la gueule de l’abîme où elle s’était lais­sée des­cendre. Trem­blante, elle s’accrocha à la poi­gnée de l’armoire. Elle dut attendre quelques ins­tants avant de pou­voir ramas­ser la blouse qu’elle avait lais­sé tom­ber par terre devant la porte de la salle de bain. C’est là que, quelques minutes plus tôt, en ren­trant dans la suite 2806, elle fut tom­bée nez à nez avec ce vieillard lour­daud, humide encore après la douche, la panse gon­flée, une ser­viette négli­gem­ment nouée autour des hanches. Elle sup­po­sa que quelqu’un avait dû lui filer le tuyau, parce qu’il ne se gêna pas. Sans même lui deman­der son prix, il la prit autour de la taille et écar­ta la blouse qu’elle était obli­gée de por­ter. Vête­ment de tra­vail bien com­mode qui per­met­tait de cacher cet autre uni­forme, beau­coup plus rap­por­teur : sa nudi­té. Dans ces rap­ports qui se comp­taient par minutes, pas moyen de se désha­biller – voire de se faire arra­cher ses fringues – pour se rha­biller cinq minutes plus tard.

Nue, les doigts cris­pés dans l’étoffe, elle fixa la carte magné­tique qui pen­douillait entre ses seins. Enfi­lant sa blouse, moins pour se cou­vrir que pour avoir les mains libres, elle la ser­ra contre sa poi­trine décou­verte et savou­ra sa froide empreinte. C’est seule­ment en la tenant si près de son cœur qu’elle com­prit que son sésame n’avait pas tenu ses pro­messes. Certes, les portes s’ouvraient pour elle, et sur quelques dol­lars sup­plé­men­taires, mais qu’est-ce qu’elle était loin des chi­mères des pre­miers mois. À chaque fois qu’elle péné­trait dans l’obscurité, elle en sor­tait plus abî­mée, ampu­tée de ses rêves de jeune fille, un peu plus enchaî­née à la place que le monde d’au-delà de ces portes dai­gnait lui octroyer.

La carte glis­sa de ses doigts sans force. Elle bou­ton­na sa blouse, ramas­sa le billet et quit­ta cette chambre où la vio­lence l’avait tirée, enfin, vers la lumière. Elle résis­ta à l’habitude de bais­ser son regard et entra dans le cor­ri­dor où elle se diri­gea vers un télé­phone.


Texte ini­tia­le­ment paru le 23 novembre 2011 dans le recueil 10… Petites suites 2806, pre­mier titre de la col­lec­tion Les Dix de l’ancienne mai­son d’édition numé­rique Edi­cool, dis­pa­rue en 2014.