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Michel Tor­res, L’étang d’encre. La Saga de Mô, t. 3

En lisant L’étang d’encre, troisième tome de La Saga de Mô, j’ai dû plus d’une fois penser à Neil Jomunsi et à sa maison d’édition, Walrus, fidèle fournisseur de votre serviteur en textes excellents et - parfois, souvent, pratiquement toujours - "légèrement" déjantés. Voici un passage extrait d’un article de Jomunsi à propos du Pulp, passage qui se lit par endroits comme une déclaration d’amour en bonne et due forme :

"Zombies nazis, aliens mangeurs d’humains, course de rallye apocalyptique à la Mad Max, trafiquants de drogue érotomanes et j’en passe, les protagonistes du pulp ne s’embarrassent pas des conventions : ils sont libres et se fichent bien d’être jugés."1

Maintenant - pourquoi vous causer d’un type et d’un éditeur qui n’ont rien à voir avec celui dont je m’apprête à vous entretenir ? Et ben, parce qu’il fallait bien trouver un moyen pour aborder ce petit dernier du Sieur Torres, un texte qui n’est bien entendu pas sans rapport avec les deux volumes précédents, mais qui s’emballe dans une direction qu’il faut d’abord savoir suivre. Et je vous assure, chers lecteurs, que le jeune homme sauvage du bassin de Sète ne m’aurait jamais fait penser au Pulp, cette spécialité de chez le Morse - pas avant d’avoir lu le troisième volet de la série, au moins. Mais là, je suis sûr que l’ami Neil se serait léché les babines si Michel Torres lui avait proposé son texte au lieu de caser un tel récit chez la concurrence. Mais bon, Walrus n’a pas le monopole de l’excellence, et Publie.net se montre à la hauteur de ce qu’on a le droit d’attendre face à un texte de la qualité de la Saga de Mô, c’est-à-dire un travail éditorial impeccable et un suivi de qualité.

Ceci étant dit, qu’en est-il maintenant du texte ? Tout d’abord, pour revenir au texte de Jomunsi, des nazis, vous en trouverez, et pas qu’un peu ! Des nazis qui, s’ils continuent la lutte du Führer pour la domination mondiale, ont dû changer quelque peu de cible, obligés de passer pour ainsi dire par les égouts en s’attaquant aux souterrains, c’est-à-dire l’Enfer. Vous avez bien lu, l’Enfer, celui avec un E majuscule, le royaume de Satan, refuge de tous les démons, ultime séjour des âmes damnés. Mais comme vous avez affaire à Michel Torres, un auteur qui a déjà fait preuve de sa force invraisemblable dans les deux premiers tomes de sa Saga, le voyage onirique de Mô s’inscrit dans les meilleures traditions de la littérature européenne, en faisant de la descente de Mô, accompagné d’Henri, l’oncle "maudit" en quête de ses amis légionnaires morts, un remake de celle du Dante qui s’est offert le tour du touriste des neuf cercles de l’Enfer en compagnie de Virgile.

L’univers de Mô est truffé, depuis le début, de souterrains, et les caves y sont omniprésentes, leur obscurité troublante et en même temps prometteuse invitant aux explorations, à la chasse au trésor (flash-back au premier tome, La Meneuse, et à l’enfance du protagoniste), à la descente - quitte à faire, dans ces zones privées de lumière - des découvertes qu’on aurait peut-être mieux aimé ignorer. Ces multiples descentes, bien réelles celles-ci, se doublent d’une autre, bien plus troublante, à savoir l’expédition vers les profondeurs parfois bien mal comblées du passé, passé qui, par un mouvement contraire correspondant, menace les vivants de sa résurgence toujours possible, spontanée, violente. L’Étang d’encre non seulement inscrit la descente dans la trame même du récit, de façon bien plus évidente que dans les volumes précédents, mais en fait une obsession bientôt transfigurée en mythe, les expéditions vers les profondeurs s’enchaînant les unes aux autres comme si quelqu’un avait lancé aux protagonistes une variation diabolique du citius, altius, fortius olympique, variation qui obligerait ceux-ci à descendre toujours plus loin, vers des mystères toujours plus inaccessibles.

L’univers de Mô est construit autour de l’idée, poussée jusqu’à l’obsession, de la descente.Click to Tweet

En attendant, l’intrigue démarre par le mouvement inverse - celui qui, par une étrange correspondance, appelle et prépare les descentes à venir - par une résurgence inattendue, inouïe : celle de l’oncle maudit que tout le monde croyait englouti par les Steppes où il a pénétré avec ses camarades légionnaires, obnubilés par une obsession sanguinolente de conquête, rendus aveugles par une superbe qui fait pâlir celle des grands damnés de l’Antiquité. Une fois entré dans le monde de Mô, Henri y met en branle le jeu des bascules, entraînant son neveu dans une série de descentes, l’emmenant toujours plus loin, des eaux boueuses mais familières du canal vers l’inconnu, vers les abîmes de la mer et, pour finir, vers l’abîme tout court. C’est là que Mô pénètre dans les bas-fonds du rêve, le voyage bientôt transformé en trip cauchemardesque, en descente à proprement dire infernale.

C’est à partir de là, après avoir franchi une espèce de goulot gardé par un monstre souterrain (clin d’œil aux géants du XIXe, mais aussi aux Pirates des Caraïbes et leur Kraken), que, arrivés sur "un morne bord de sable fin"2, Mô et Henri entament leur véritable expédition, celle au fond des neuf cercles de l’Enfer. Parce que, une fois sortis de leur drôle de véhicule récupéré du naufrage d’un cargo allemand (engin qui n’est pas sans rappeler les inventions aussi naïves que modernes de Jules Verne) Mô et son oncle se retrouvent - devant les portes de l’Enfer, dans un souterrain où la mythologie des Anciens s’accouple, dans des étreintes délirantes, aux fantasmagories du Moyen-Âge chrétien pour engendrer un lieu de supplice à vrai dire moins horripilant que trash, un développement dûment préparé par la citation du Dante qui ouvre le récit, sorte de panneau indicateur dont le lecteur un tant soit peu versé en littérature occidentale aurait pu se passer, tellement le texte est jalonné d’emprunts au poème de l’archipoète de Florence. C’est à ce point-ci que le chroniqueur choisit de s’effacer pour laisser le lecteur se confronter tout seul, comme un grand, à un récit qui échappe aux résumés et aux catégories toutes faites, un récit dont certains passages prêtent au rire aussi bien qu’aux larmes, si ce n’est, parfois, au silence embarrassé… Au lecteur donc le soin de découvrir les cohortes de démons aux pieds fourchus, les révérences aux courants vulgaires du baroque, les inventions burlesques, les cortèges de morts-vivants, de spectres surgis des profondeurs de l’oubli collectif d’où ils menacent de s’extraire pour sauter à la gorge de leurs descendants.

Un dernier mot pourtant au bout de ce voyage des plus insolites : L’Étang d’encre est un texte riche en surprises, un texte qui agite sous les yeux des lecteurs une pancarte avec inscrit dessus son héritage littéraire, une ambition affichée - et quelque peu mégalomane aussi - de sortir du cadre géographiquement bien délimité de l’univers de la Saga de Mô, un univers dont on sent l’authenticité remise en question par une approche qui troque le réalisme magique des volumes précédents contre une sorte de tragicomédie onirique animée par l’intention de l’auteur de surenchérir par rapport aux textes précédents. Un procédé dont il est parfois difficile de comprendre la pertinence. Quoi qu’il en soit, je tire ma révérence devant le courage de Michel Torres, celle d’aller jusqu’au bout de son obsession et celle de demander un effort à ses lecteurs que certains ne seront peut-être pas prêts à fournir.

 

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  1. Neil Jomunsi, Retour aux sources []
  2. Michel Torres, L’Étang d’encre, chapitre XI Aven []
L’étang d’encre Couverture du livre L’étang d’encre
La Saga de Mô, t. 3
Michel Torres
Fiction
Publie.net
9 septembre 2015
fichier numérique (PDF, EPUB, Kindle)
212

« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ! »

Indécis, ils s’assirent d’abord sur la coque et observèrent un moment le passage continu des spectres à l’assaut des rives de l’Enfer dans la clarté diffuse qui provenait de nulle part : pas de soleil, de lune ou d’étoiles dans ces parages.

L’Histoire ne mourant jamais, de l’étang de Thau à l’Enfer de Dante, arrivée brutale de l’oncle Henri, le dernier des pourris, la pire des raclures. À ses côtés, Mô, dilué dans le désespoir comme on se perd dans un brouillard façon Zyklon B, s’aventure à l’aveugle dans les neuf cercles fantasmagoriques peuplés de damnés nazis et de diables cornus. Comment ne pas le suivre dans cet Enfer tatoué de croix gammées quand on sait qu’il va faire la lumière sur la part d’ombre qui l’agite depuis son enfance ? Lancé dans ce cauchemar comme un chien dans un jeu de quilles, dans l’obscurité et la douleur, Mô découvre qu’il n’y a pas de limites à l’horreur.

Sophie Fischer, Les mar­cheurs de bru­me

Découvrir un monde assiégé par la brume, une vie qui s'accroche aux cimes des montagnes et qui ne prospère plus que dans les villes construites sur les hauteurs, se glisser au cœur des caravanes qui, dans les périodes de répit, s'aventurent sur les sentiers qui relient entre elles les villes éparses, frôler avec les voyageurs exténués les abîmes où grouillent, à l'abri des regards, des horreurs entraperçues de loin en loin, telle est l'aventure que propose Sophie Fischer à ses lecteurs dans ce texte remarquablement bien écrit, Les Marcheurs de Brume, paru chez Walrus Books en mai 2014.

Du monde, il ne reste plus que les cimes des montagnes. Dans les vallées autrefois fertiles stagne le Nibel, sorte de brume empoisonnée qui change les êtres vivants en monstres, et dont les vagues montent parfois à l'assaut des derniers rivages humains, poussées par un mécanisme aussi incompréhensible qu'impitoyable. Dans ce monde estropié, nous croisons Rikke et Ulrik, deux orphelins en route pour la grande ville où ils comptent trouver le moyen de faire opérer Ulrik dans l'espoir de lui rendre la vue. Leur caravane avance aux flancs de la montagne, seul moyen d'échapper au Nibel dont les remontées sont une menace constante qui pèse sur les voyageurs. Ceux-ci sont obligés de se livrer corps et âmes aux guides, seuls familiers du terrain, seuls capables de percer, dans une certaine mesure, la mécanique qui régit les assauts du Nibel et de ses créatures. Poussés par la volonté de fer de Friedhelm Answald, les hommes avancent dans la douleur de leurs membres usés, réduits à l'état d'un troupeau de vaches mené en alpage, réduits au silence par la peur et l'imminence du danger.

C'est sur le fond d'un monde cerné de partout qu'évolue l'intrigue, compliquée par des rencontres funestes, des expéditions au fond du passé de Friedhelm Answald, une romance discrète qui se tisse et une remontée sans pareil du Nibel qui s'apprête à engloutir la ville et de nettoyer la montagne de ses derniers vestiges d'humanité. Mêlée à tout ça se trouve la question du péché, des fautes qui auraient appelée la vengeance de Dieu, en l'occurrence ce brouillard qui ne ressemble à rien autant qu'à un drap mortuaire. Et Rikke et Ulrik ont le plaisir peu enviable de croiser en route le partisan principal de cette idée de punition divine, un évêque avec ses deux acolytes, et de devenir peu après les témoins privilégiés de sa petite croisade privée déclenchée par le poison.

Il ne faut sans doute pas s'attarder trop longtemps sur les morceaux du puzzle dont Sophie Fischer a composé le monde des Marcheurs de Brume. Après tout, on est dans un texte fantastique qui n'a aucune vocation à (re-)construire le monde dans lequel nous sommes obligés d'évoluer à chaque fois que nous sortons de chez nous, un texte qui pose ses jalons et nous le fait savoir.  Il faut encore moins se laisser distraire par les consonances bizarres des noms aux relents germaniques dont elle a choisi d'affubler ses personnages et qui font parfois trébucher la langue. Par contre, et c'est là qu'elle a livré un travail vraiment solide, on constate que ses personnages sont non seulement crédibles dans leurs motivations, leurs peurs, leurs inhibitions et leurs prouesses, mais qu'ils sont attachants au point de rendre captif le lecteur qui suit leurs aventures, qui se hisse avec eux sur les murs d'enceinte pour regarder, transi de froid, couver le brouillard, qui parcourt avec Rikke les rues d'une ville-nid d'aigle à la recherche du frère aveugle, qui se précipite avec les protagonistes au fond de la cathédrale pour voir surgir de l'obscurité les yeux jaunes de l'ennemi.

J'ai particulièrement apprécié, dans cette histoire toute en demi-teinte, qui évite tout ce qui est trop bruyant, l'art de la narration de Sophie Fischer, une narration qui captive depuis l'instant où l'on découvre une jeune femme qui vient de se réveiller sur les hauteurs de la montagne jusqu'à celui qui, interrompant la conversation finale d'Answald et de Ulrik, annonce l'arrivée de cette même jeune femme, instant qui, au lieu de clore l'intrigue, ouvre des perspectives et laisse songeur quant à l'avenir vers lequel s'acheminent ces vies qu'on vient de voir passer dans le ciel comme des étoiles filantes perdues dans la nuit. Et il y a une profonde humanité dans la douceur de la voix qui raconte cette histoire ; qui raconte l'intimité d'une sœur et d'un frère pris dans un combat à peine perceptible opposant l'infirme à celle qui s'obstine à vouloir le sauver de sa condition ; qui, à force d'allusions et d'éclairs de mémoire, arrache le corps et l'esprit mutilés du guide aux voiles où il voudrait se cacher ; qui se fait tout doux, chuchotement à peine audible, pour révéler l'amour naissant entre deux personnes blessées au cœur même d'une humanité à fleur de peau.

Sophie Fischer, Les marcheurs de brumeSophie Fischer
Les marcheurs de brume
Walrus Books
ISBN : 978-2-363-76243-6

Michel Tor­res, La Meneu­se. La Saga de Mô, t. 1

L'été avec ses Lectures estivales, c'est déjà presque de l'Histoire ancienne, mais voici que l'automne commence sur les chapeaux de roues avec un texte superbe que nous devons à la plume de Michel Torres et aux ambitions éditoriales de Publie.net, éditeur de renom et de qualité qui s'est lancé dans un projet ambitieux en nous annonçant rien moins qu'une série de six titres, La Saga de Mô, inaugurée par le volume que nous présentons aujourd'hui à nos lecteurs, La Meneuse. Il faut sans doute préciser que le titre est déjà sorti au joli mois de mai, et que j'ai été quelque peu retardé par mon amour de la plage (ou devrais-je dire par mon amour de l'amour à la plage ?), mais peu importe, il m'a nargué pendant de longues semaines, et je me suis jeté dessus à la première occasion. Et je ne l'ai pas regretté, bien au contraire.

J'ai l'habitude, chaque fois que je reçois un nouveau titre, de jeter un coup d’œil dans le premier chapitre, de glaner quelques phrases par-ci, par-là, au gré des divagations de mes doigts sur le clavier, et j'avais gardé, de La Meneuse, le souvenir d'une écriture aussi vivace et singulière que je me suis déjà sérieusement demandé si le texte avait seulement des chances d'être à la hauteur de mes attentes. Comment vous dire ? Je n'ai pas seulement pas été déçu, j'ai littéralement été ravi par la force brute de cet auteur qui a su, avec une griffe impitoyable, déchirer le voile de l'Histoire et me transporter dans un temps si peu distant et si profondément révolu pourtant qu'on se croirait revenu à l'âge des légendes. Le tout s'ouvre sur un cortège qui n'a rien à envier à celui qui traverse le chef d’œuvre d'Ingmar Bergman, Le septième sceau, cortège intemporel de tous les carnavals du monde où la mort se frotte aux vivants, où le grotesque ré-intègre, le temps de quelques heures, de quelques jours tout au plus, la caravane des mortels qui s'achemine, inexorablement, vers la fin de toutes choses. C'est le temps des vendanges, dans un domaine du sud de la France, près de Marseillan et du bassin de Thau, mais l'aventure qui vient de s'ouvrir ne tardera pas à sortir de ce cadre si précis et si bien ancré dans le terroir pour guider le lecteur vers un rendez-vous des plus impitoyables avec l'Histoire et les blessures que cette garce-là tend à infliger à celles et à ceux qui sont obligés de la faire, la subir, la vivre et - finalement - d'en crever.

Au cœur de tout cela, un gamin, Mô, quelque part entre enfance et adolescence, déjà suffisamment attiré par les charmes des filles pour se perdre dans ses rêvasseries, mais assez enfant encore pour se laisser engloutir par les récits et les légendes puisés un peu partout, dans les rayons des bibliothèques, dans les colonnes du journal et sur les lèvres des vieilles et de des vieux. Ces récits, il s'en gave tellement qu'il doit les faire sortir, et il profite pour ce faire des nuits, temps précieux où le monde adulte s'endort pour laisser en liberté les enfants qui, eux, prennent le large, s'engouffrent dans les marais avec leurs les bas-fonds où pourrissent les légendes et les siècles, pour en tirer les cadavres mal décomposés. Et quand ils reviennent vers les rivages du présent chargés de ce poids immonde, c'est pour découvrir que d'autres cadavres s'y promènent en liberté. Doucement, un monde rempli de douleur se révèle devant les yeux écorchés, et les vers de Baudelaire trempés dans le sang et le vin sonnent la cadence de cette descente aux enfers.

Tout ça se passe en 1960, quatre ans seulement avant ma naissance, mais le parfum que respire ce récit pourrait être celui de la prise de Jérusalem par les croisés ou celle de Constantinople par les Ottomans. Michel Torres s'empare de nos mains pour nous emmener vers des terres traîtres où les pieds s'enfoncent dans la vase. Où les relents d'un passé en décomposition s'échappent en bulles puantes qu'on est forcé à respirer sous peine de crever asphyxié, mais il ne faut pas espérer de se réveiller des cauchemars qu'elles font germer dans nos cervelles empoisonnées. La rencontre que prépare le récit si bien construit du premier volume de la Saga de Mô se révèle fatale non seulement pour la Meneuse, mais aussi et surtout pour les illusions et les rêves enfiévrés de l'enfance, une enfance promise à se dissoudre dans l'univers des adultes qui se dévoile si impitoyablement devant les yeux mêmes de celui qui est obligé de mettre tout ça en récit, Mô.

On sait que le numérique ne suit pas les mêmes lois que l'édition classique avec ses événements commercialo-littéraires préparés de longue date, et ne jouit surtout pas de la même attention de la part des médias absorbés par le cortège des rentrées - littéraires ou autre, mais Publie.net n'aurait pu choisir un meilleur moment que le printemps pour révéler un auteur comme Michel Torres avec ses textes qui font ressusciter un monde en pleine fermentation, un monde où les fleurs plongent les racines dans les eaux des cadavres, un monde qui engendre la beauté en se décomposant. Parce que, si les paradis ne sauraient être qu'artificiels, la réalité, ô lecteur, te fracasse la gueule au-delà de tout espoir sauf celui de t'embarquer pour l'hiver pour y cacher tes misères au fond du froid et de l'obscurité.

Prochain rendez-vous avec un auteur à ne pas rater : Aristide, tome 2 de la Saga de Mô, disponible à partir du 01 décembre, dans toutes les bonnes librairies numériques.

 

La Meneuse Couverture du livre La Meneuse
La Saga de Mô, t. 1
Michel Torres
Fiction
Publie.net
25 mai 2014
fichier numérique (PDF, EPUB, Kindle)
350

Vendange 1960.

Le soleil se couche rouge.

Le conteur, Mô, un gamin de douze ans à la langue bien pendue, entêté comme personne, démêle les fils d’un polar haletant, labyrinthe en forme de cauchemar éveillé. Avec son ami Aristide, géant microcéphale à cervelle de moineau, et sa bande de gosses effrontés, il rôde dans le noir et s’interroge : qui a tué la belle Meneuse ?

La horde poussiéreuse des vendangeurs, hantée de dangereux secrets, suit les sillons que creuse le sang dans les vignes. Dans le marais et sur l’île interdite, quand survient la nuit, veillent les sentinelles aux crânes de morts. Mais quel est donc cet étrange endroit où règne le réalisme magique ?

Voici l’ethnographie sanglante d’un microcosme sudiste, le début d’un long conte noir, l'enfance d’une vie : la Saga de Mô.

Ce volume est le premier d'une série de six titres, à la croisée du polar et du fantastique, et qui seront publiés en numérique et papier. Rendez-vous sur le site officiel du livre pour découvrir l'univers de Mô : http://lasagademo.publie.net

Nico­las Car­te­let, Taren­tu­la. Time-Trot­ters #1

Comme quoi tout peut arriver... Imaginez-vous confortablement installé(e) sous la douche en train de soigneusement couvrir votre épiderme d'une belle mousse parfumée et de langoureusement succomber aux chants de sirène de vos parties qui demandent quelques caresses supplémentaires quand, soudain, c'est l'éruption du Vésuve, the tremblement de terre, le big one promis à San Francisco dans un futur aussi proche que le verbe aller ne suffit plus pour exprimer l'imminence, le tsunami qui soulève les eaux de la Mer Indienne  dans un seul et unique but – vous fracasser la gueule comme s'il n'y avait pas de lendemain. C'est à peu près l'effet qu'a sur Dorothée Bressler un hennissement de cheval qui résonne dans le couloir de son HLM en banlieue parisienne, au 28e étage. Et c'est à peu près ce qui est promis à la terre entière dans les années qui vont suivre cette irruption de l'irréel dans une vie aussi peu banale que celle de Dorothée, ancienne hardeuse reconvertie dans le catch et incidemment l’héroïne d'un récit qui, on peut le dire, démarre sur les chapeaux de roues, ouvrant une trilogie aussi déjantée qu'on a le droit de l'attendre de Julien Simon et de sa maison pure playerWalrus Books : Time-Trotters signé Nicolas Cartelet. Trilogie dont le premier volume, amoureusement sélectionné pour entrer dans la série des Lectures estivale 2014 du Sanglier, arbore fièrement le sobriquet que Dorothée doit au tatouage résidant sur son épaule gauche, Tarentula.

J'apprends, au moment d'écrire cet article, que le troisième – et dernier – épisode de la série vient de sortir. Je ne l'ai pas encore lu, et je ne sais pas si j'aurai le temps de le faire un de ces jours. Ce qui n'est pas un jugement de qualité, mais un constat du peu de temps dont je dispose pour des activités qui, pourtant, comptent au nombre des plus passionnantes que je connaisse, à savoir la lecture et l'écriture. Quoi qu'il en soit, je pense pouvoir vous parler du texte en question étant en possession de tous les éléments qu'il faut pour se faire une idée à propos du style de l'auteur et de ce à quoi ressemble l'intrigue. Il se peut certes que je manque des péripéties savamment amenées ou des influences pas encore visibles dans la première partie, mais Nicolas Cartelet a profité de celle-ci pour illustrer son talent, et c'est tout ce que je demande pour en parler dans la Bauge.

Il suffit de faire quelques recherches sommaires pour savoir que  Nicolas Cartelet est décidément polyvalent. Après avoir donné en tant qu'auteur de science fiction et être passé par la case éditeur (de façon excellente, au demeurant !), il a décidé de s'embarquer sur les traces de Quentin Tarantino dans une histoire de pulp tellement trash qu'il vaut mieux se munir d'un parapluie, tellement il y pleut - des couilles... Parce que l'épée que trimbale un peu partout la Dame Bressler ne lui sert pas de pièce de décor pour participer à des jeux de rôle et à y effrayer des geeks, non, elle s'en sert avec une précision que viendront à regretter les malfaiteurs qui ont le malheur de croiser sa route. Et il n'y a pas pénurie de malfaiteurs dans le monde de la Tarentule. Ou plutôt les mondes, vu qu'elle finit par se trouver, à l'improviste, projetée dans une faille temporelle qui la dépose dans un avenir qui ressemble à rien autant qu'au Far West des films de la grande époque du cinéma américain, et on ne serait nullement surpris de voir débarquer John Wayne, Doc Holliday ou encore Billy the Kid, en train de se rendre, à midi sonnant, à un rendez-vous des plus mortels. Au lieu de ces personnages légendaires, le décor est hanté par une caricature de flic qui répond au doux nom de Martial Godillot, par Ralph Spieler, agent secret et double qui a eu la mauvaise idée de partir en vacances en septembre 2001, par une bande de cavaliers de noir vêtus et un troupeau de bacchantes ayant appris elles aussi l'art de faire tomber les couilles aux mains de leur libératrice, la Tarentule en personne.

On l'aura compris, les protagonistes ne sont pas vraiment des modèles pour un lecteur en mal d'identité. La Tarentule, outre son passé haut en couleur, se montre raciste à ses heures, et les vies humaines ne comptent pas grand chose quand elle a décidé de dégainer. Godillot, même s'il a choisi, d'emblée, le bon côté de la loi, se retrouve, grâce à une connerie qu'il faut qualifier d'exemplaire, si souvent dans des situations les unes plus désespérantes que les autres, qu'il ne saurait passer pour un role model plus exemplaire que sa contrepartie féminine. Malgré tout cela, on finit par s'attacher aux personnages, et on se demande sérieusement comment ils s'arrangeront pour sortir du pétrin où les a mis la cervelle remarquable et légèrement tordue de M. Cartelet.

La narration n'a rien de bien spectaculaire, et il n'y a pas d'artifice à signaler dont se serait servi l'auteur pour se faire ressortir de la masse de ses confrères. Toutes les lettres de l'alphabet y sont au rendez-vous, les personnages ont autre chose à faire que de ramasser des points Godwin, et ils s'expriment un peu comme tout le monde, sans naviguer en permanence au ras des égouts. Nicolas Cartelet n'en a tout simplement pas besoin pour emballer ses lecteurs, et on peut dire que ses phrases s'effacent devant une intrigue haute en couleurs. Une intrigue qui, en même temps qu'elle absorbe ses lecteurs, communique à ceux-ci la joie de l'auteur devant les merveilles qu'il a su fermenter, les laissant perplexes devant la force irrésistible qu'il étale sous leurs yeux pour en user ensuite pour leur lancer ses créatures en pleine gueule. L'effet dévastateur se trouve augmenté encore par la dextérité de M. Cartelet  qui sait mettre à profit l'hétérogénéité de ses influences pour en faire une intrigue unie dont les facettes gardent pourtant tout le scintillement de leurs origines tout en s'adaptant aux besoins de la narration. Et ceci est sans doute un des plus beaux compliments qu'on puisse adresser à M. Cartelet : qu'il ait réussi à digérer ses lectures et ses expériences visuelles pour en faire quelque chose qui vaille la peine d'en parler, qui fasse sortir son texte de la déferlante de la rentrée soi-disant littéraire.

Nicolas Cartelet, Tarentula. Time-Trotters #1Nicolas Cartelet
Tarentula
Time-Trotters #1
Walrus Books
ISBN : 978-2-363-76244-3