Archives pour la catégorie Lec­tu­res esti­va­les 2014

Julie-Anne de Sée, Amu­se-bou­che et autres his­to­riet­tes crous­tillan­tes

Je me demande toujours si on peut qualifier le texte de Julie-Anne de Sée, Amuse-bouche et autres historiettes croustillantes, de recueil. Il est vrai que le titre peut prêter à confusion, l'amuse-bouche arrivant en général accompagné d'une joyeuse bande de congénères, même si le singulier si judicieusement employé par l'auteure aurait pu avertir le lecteur attentif. Mais comme la quatrième de couverture précise bien que "chaque historiette peut être lue  indépendamment des autres", je me suis laissé embarquer dans cette expédition, un brin inattentif, avec l'idée que j'allais avoir affaire à un recueil de nouvelles. Et j'ai mis plusieurs chapitres à réaliser que les morceaux croustillants que j'étais en train de déguster étaient reliés entre eux par une intrigue d'une unité en fin de compte très stricte, unité qui se conjugue et se brise, à la manière d'un kaléidoscope, aux facettes bariolées de la multitude des aventures que s'apprête à vivre son héroïne, cette autre Julie-Anne dont on aimerait croire, sans pourtant jamais pouvoir l'affirmer, qu'elle est l'alter ego de l'auteure. Parce que, avouons-le, la réalité peut avoir un charme autrement plus corsé que l'imaginaire, et je me souviens encore d'un journal de guerre dont la lecture m'a fait tellement froid dans le dos que j'aurais donné toutes les pages d'un Hemingway pour une seule ligne du Journal de guerre espagnol du grand Kantorowicz. Mais là n'est pas notre propos, et il ne s'agit pas ici de savoir si l'auteure se glisse de temps en temps dans la peau de son personnage ou fait revivre à celui-ci l'une ou l'autre de ses propres expériences.

Amuse-bouche, c'est donc le récit d'une histoire vécue par Julie-Anne avec quelqu'un qui partage avec la divinité la prérogative de se voir distinguer par l'emploi systématique de la majuscule, "Lui", son "Grand Amour". Histoire que le lecteur peut suivre, à travers une multitude d'épisodes, depuis la première rencontre jusqu'à la conclusion, pas nécessairement dans un ordre temporel très strict. Une histoire qui connaît ses bas et ses hauts, ses moments de doute et de révolte, ses apothéoses charnelles, ses trahisons et ses réconciliations. Une aventure donc profondément humaine dont l'intensité permettra à Julie-Anne de sonder la profondeur de ses désirs et de ses appétits, de s'épanouir au gré des étapes successives et de parvenir à un degré de liberté dont elle ne se serait jamais cru capable. Parce que, malgré le caractère possessif de celui qu'elle aime, malgré (où à cause de) la volonté de celui-ci de marquer de son cachet celle qui est censée lui appartenir, Julie-Anne (et le lecteur avec elle) assiste à l'éveil progressif d'une sensualité et d'un appétit qui suscitent d'étranges rêveries érotiques, la rendant capable de flairer le potentiel érotique de celles et de ceux qu'elle croise et avec lesquels elle partage des instants initiatiques, lui faisant rechercher les situations qui lui permettent de pousser plus loin sa quête de l'épanouissement sexuel et de provisoirement assouvir la bête éternellement occupée à lui remuer les entrailles.

Cette intrigue n'a évidemment rien de très spécial - nil novi sub sole - mais le texte se distingue par un raffinement linguistique que Julie-Anne de Sée, pleinement consciente de sa maîtrise dans l'usage des armes qu'elle s'est choisis, sait exploiter à fond pour semer un trouble délicieux quand elle décrit, dans le moindre détail, les situations les plus scabreuses et les postures les plus indécentes :

"J’ai adouci ma peau, minutieusement rasé ma chatte, faisant presque le grand écart au-dessus du miroir pour que la rouge grenade entrouverte soit lisse et tendre aux caresses."1

Forte de cette maîtrise, l'auteure pousse sa protagoniste toujours plus loin sur la pente de ses fantasmes, dans la réalisation desquels celle-ci puise la force qui la rend  finalement capable de découvrir la trame qui se tisse, de déjouer l'agenda secret de l'amant-ogre et de sortir de sa chrysalide, sans oublier de ménager une dernière surprise à celui qu'elle vient de rayer de sa vie.

Je me permets de revenir vers le début de cet article pour une dernière remarque avant de conclure : L'unité du récit est finalement telle qu'une lecture séparée des morceaux ne peut pas vraiment s'envisager. Ceux-ci sont de toute façon tellement  croustillants que le lecteur, envoûté par l'érotisme ouvertement pornographique et les rebondissements d'une intrigue bien réfléchie, pris dans les filets d'un français au charme impeccable, ne se sent pas la moindre envie d'arrêter la lecture de ce récit et se laisse volontiers entraîner toujours plus loin par la voix agaçamment sensuelle de Julie-Anne de Sée.

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  1. Julie-Anne de Sée, Amuse-bouche et autres historiettes croustillantes, page 12 []
Amuse-bouche et autres historiettes croustillantes Couverture du livre Amuse-bouche et autres historiettes croustillantes
Julie-Anne de Sée
Fiction / érotisme
Tabou
1 February 2011
205

Jusqu'où les caprices de son guide en érotisme vont-ils mener Julie-Anne ? Passionnément éprise de cet amant auquel elle semble se plier, elle fait elle-même le récit des aventures voluptueuses qu'elle multiplie pour tenter de s'en détacher, au risque de se perdre. Ses historiettes, qui peuvent être lues indépendamment au gré du hasard ou des envies, s'enchaînent néanmoins dans la narration de cette liaison singulière où se mêlent les émois de son coeur et de sa chair, les joies sensuelles éprouvées avec Lui, un autre... ou une autre. Maîtresse fantasmée que tout homme rêve de posséder, saura-t-elle devenir une femme qui soumet, se soumet ou décide en toute liberté ?

Miriam Blay­lo­ck, Veni­se for ever

Il y a de ces textes, comme celui de Miriam Blaylock, qui dérangent. Je reviendrai à cela un peu plus tard, mais il convient de s'interroger d'abord brièvement à propos de ce que peut être l'érotisme littéraire. N'ayez pas peur, je ne vais pas vous embarquer dans un périple théorique, je voudrais juste éclairer une de ses principales caractéristiques, à savoir celle, justement, de déranger, de soulever des questions voire des remises en question, de pousser les personnages - et le lecteur avec eux - au bout de ce qu'ils sont capables de supporter, de les inciter à passer au-delà, à transgresser. Je souscris pleinement à cela, mais, ceci étant dit, cela ne m'empêche pas de ressentir un malaise assez profond à la lecture de Venise for ever, novella (ou longue nouvelle) de Miriam Blaylock réalisée en collaboration avec le dessinateur Denis pour la collection e-ros graphique des Éditions Dominique Leroy.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Miriam Blaylock n'a pas peur de la transgression, et elle le montre dès la table des matières du texte en question qui arbore fièrement, et pas moins que trois fois, le mot viol : Viol simple, viol multiple, viol douteux. Si cela peut expliquer mon malaise, le choix d'un tel sujet oblige surtout à se poser des questions à propos de l'étrange cavalcade anonyme qui envahit les rues et les salles des anciens palais de la cité des doges, cavalcade déclenchée par l'arrivée d'une jeune femme poussée à s'embarquer toute seule vers cette ville capable d'allumer tous les fantasmes pour y participer au carnaval. À peine arrivée, elle est prise en charge, et de manière robuste, par des inconnus qui la délivrent entre les mains d'autres inconnus chargés de lui faire subir un déguisement des plus bizarres. Enduite de couleur blanche, affublée d'un masque de renard (on l'appelle Mlle Renard, mais on ne sait pas très bien si c'est son nom de famille ou une désignation qui prépare La Chasse à courre où elle se voit attribué le rôle de la proie.), elle est fourrée dans une guêpière et une robe dont le seul but est d'exposer ses atouts féminins et de faciliter l'accès à des trésors qu'elle est désormais incapable de cacher.

Lâchée dans la nature (façon de parler, elle se retrouve dans les ruelles de Venise), l'inévitable finit par arriver, et le premier venu se sert à pleine bite du met appétissant que le hasard (?) lui a mis sous les pieds : Viol simple. Après cette entrée en matière peu équivoque, notre inconnue subit une série inouïe de rencontres, d'expositions, d'agressions sexuelles (Viol multiple), de fuites à travers les salles et les ruelles de Venise (Viol douteux), à travers l'air glacial d'une nuit d'hiver qui la laisse transie, fatiguée, affamée - avilie ! - et la pousse pour finir entre les mains de l'Homme, l'instigateur de cette suite de tortures. Qui sont-ils, ces mystérieux personnages dont on n'apprend pas grand chose sauf qu'ils semblent engagés dans une relation de domination et de soumission qui, si elle n'est pas explicitement mentionnée, permet seule d'expliquer la facilité avec laquelle Mlle Renard se soumet aux épreuves dont elle ne s'explique pas vraiment la raison, mais qu'elle devine inventées par l'Homme ? Mais dans quel but ? Je ne vais pas vous dévoiler la fin, mais je peux impunément vous révéler que j'en suis encore à me demander qui du lecteur et de la protagoniste aura passé le pire moment : celle qui vient de passer une nuit des plus désagréables livrée aux exactions des inconnu(e)s qui n'y vont pas de main morte, ou celui que l'auteure oblige à se farcir une fin tellement conventionnelle qu'on ne sait plus s'il faut en rire ou en pleurer. Mais il faut avouer que cette fin-là aura au moins eu un mérite : Je ne l'ai pas vue venir...

Je pourrais en rester là et laisser aux lecteurs le soin de vérifier la pertinence de ce que je viens d'écrire, mais je dois revenir, pour conclure, à la tache noire qui obscurcit le texte, au viol et à la relation de domination et de soumission qui, semble-t-il, en est un facteur déterminant. La littérature de ces dernières années a vu arriver une véritable déferlante de soumises. De très bons auteurs ont sacrifié à cette mode, s'ils n'ont pas aidé à la préparer, comme Emma Cavalier ou Julie-Anne Le Sée avec leurs textes qui rendent honneur à la langue de Voltaire. Ensuite, il y a le grand nombre de ceux qui voudraient participer au succès commercial des 50 shades, dont on constate la présence sans davantage s'en occuper. Et d'autres enfin dont on devine la sincérité, une sincérité qui cherche ses moyens sans pour autant toujours les trouver, comme c'est malheureusement le cas de Miriam Blaylock : Une protagoniste qui n'a rien d'extraordinaire, même pas la moindre histoire personnelle, sauf peut-être sa capacité de renier toute qualité humaine et de se laisser vilipender par le premier inconnu croisé à l'improviste, une armée d'anonymes impliqués de près ou de loin dans un plan des plus foireux, dont certains semblent tout droit sortis du grimoire à l'usage du romantique échevelé en mal de cause, un cadre des plus conventionnels avec son décor mille fois dépeint sans y apporter rien de nouveau, rien de remarquable, rien qui résiste à l'oubli où sombre la foule des marionnettes une fois le rideau tombé. Et pourtant, elle ose parler du viol dont elle fait l'affaire principale de son récit avec une mise en scène des plus dérangeantes. De ce crime qui, craché à la figure des lecteurs, non seulement signifie une abomination qui laisse des traces indélébiles comme l'acide sur les corps et les âmes avec ses mutilations dont on ne se remet jamais tout à fait, mais qui signe la volonté de ceux qui le commettent de porter atteinte à la qualité humaine de leurs victimes. Il est bien sûr permis aux auteurs de décrire des viols. Cela est dans le monde, cela peut et doit être dans les livres. Mais j'ai des doutes à propos de Miriam Blaylock. On pourrait alléguer qu'il n'y a pas de véritable viol, dans la mesure où tout est (ou semble) arrangé, orchestré, par l'Homme qui cherche un décor pour son coup de théâtre. On pourrait dire que, le viol étant un des outils de la domination masculine, il s'agit ici du fantasme puissant d'une soumise prête à repousser toujours plus loin les frontières de l'interdit, de la transgression (c'est le moment de se souvenir du paragraphe qui a ouvert cet article). Soit, mais que penser de ce chapitre de Venise for ever où une femme, poursuivie par un groupe de touristes ivres, sent approcher le danger, a peur, essaie de se soustraire au sort qu'elle devine, et qui, violée en public, y prend finalement - plaisir ?

... elle se cabra de nouveau en gémissant ; à la fois terrifiée et transpercée de plaisir : le violeur savait remarquablement bien s'y prendre.1

Tout y est dans cette mise en scène abominable, la femme solitaire, les hommes qui la poursuivent, le refus très clairement exprimé, le désespoir de la victime qui appelle, en vain, au secours. Oui, il y a des éléments qui permettent de conclure qu'il ne s'agit pas ici d'une peinture réaliste d'un viol, mais d'un fantasme, d'une sorte de horror trip  avec pourtant toutes les apparences de la réalité. L'absence totale de réaction de la part des témoins de la scène le laisse deviner, tout comme l'ambiance fantomatique qui règne sur la ville dès l'instant où Mlle Renard quitte l'aéroport pour s'embarquer à Venise, comme si elle avait quitté le monde moderne pour s'enfoncer dans les coulisses d'un rêve devenu cauchemar. Je suis prêt à en conclure que l'auteure n'a nullement l'intention de vouloir cautionner le viol et l'argument répété ad nauseam du prétendu consentement de la victime. Il est toujours extrêmement difficile de conjuguer sexualité et violence, et il faut savoir brandir une plume délicate pour faire entrer un tel sujet dans la littérature. Si je peux comprendre la volonté de Miriam Blaylock de parler ici de ses angoisses et de ses fantasmes, je crains pourtant que le talent ne lui fasse défaut pour faire face au défi suprême qu'elle s'est pourtant choisi. Par contre, on entend résonner ces paroles infectes dans les oreilles des victimes : "Tu le veux, toi aussi !" Et cela me dégoûte.

Myriam Blaylock, Venise for everMiriam Blaylock & Denis
Venise for ever
Éditions Dominique Leroy
ISBN : 978-2-86688-896-1

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  1. Miriam Blaylock, Venise for ever, chapitre Viol douteux. []

Alex Nicol, Le son­neur noir du bagad Quim­per

Au cœur des textes d'Alex Nicol, il y a bien sûr Gwenn et Soazic Rosmadec, un couple fasciné par les enquêtes et les affaires sordides, mais on y trouve aussi et surtout la Bretagne avec ses hommes, ses traditions, ses métiers et ses paysages, une région non seulement fièrement propulsée (et revendiquée) par l'auteur, mais essentielle à son écriture. Parce que, au même titre qu'on ne peut imaginer les commissaires Brunetti sans Venise et Wallander sans la Scanie, la péninsule bretonne est tout simplement inséparable des aventures des Rosmadec. Gwenn, pour sa part, écrivain public, ancien journaliste enquêteur, Breton jusqu'à la moelle, se trouve irrésistiblement attiré par toutes sortes d'embrouilles, attraction qui le conduit irrémédiablement dans le plus beau des pétrins, et ce dès le début de sa carrière littéraire entamée en 2006 dans une aventure qui a conduit son protagoniste à "mettre le doigt sur un passé douloureux"1 pour éclaircir des Mystères en Finistère, levant au passage quelques lapins aux intentions tout sauf pacifiques. Et Soazic, quant à elle, se révèle la compagne tout aussi séduisante qu'inséparable sans laquelle son mari se retrouverait privé d'une bonne partie de l'intelligence dont il a besoin pour venir au bout du mystère.

On se doute donc que, quand Gwenn se trouve invité par la gendarmerie à se rendre à la morgue de Pont-l'Abbé, il ne s'agisse du point de départ d'un voyage en eaux troubles. Seulement, ces eaux-là, elles viennent de lâcher le cadavre d'un noir dont Gwenn croisera la sosie peu après en la personne du sonneur noir, personnage éponyme du texte qui nous occupe. Le mystère qui entoure le noyé et les origines de son frère, Marc Saïd Le Dantec, conduira les Rosmadec à Mayotte où, à mi-chemin entre le continent africain et sa plus grande île, Madagascar, Gwenn et Soazic se retrouveront confrontés à une nature luxuriante, une Histoire sombrée dont le souvenir agite toujours les esprits, et un personnage sordide qui domine une grande partie de la société indigène par la peur et la violence.

Inutile de dévoiler d'autres détails de l'intrigue, il ne reste au potentiel lecteur qu'à passer par sa librairie en ligne favorite pour se procurer le texte dans le format qui lui convient. Mais avant de vous lâcher, il convient peut-être de dire deux, trois mots à propos d'un autre conflit qui se joue sur l'île de Mayotte, et qui est en même temps au cœur de l'affaire qui a incité les Rosmadec à quitter leur petite ville côtière de Sainte Marine. Il s'agit bien de ce qu'on pourrait qualifier de choc des cultures, pour reprendre la formule mainte fois remâchée et néanmoins toujours fertile depuis plus de vingt ans de Samuel L. Huntington. D'un côté, il y a les représentants de la République, comme l'instituteur ou le Principal du collège, de l'autre les personnages funestes qui essaient de tenir les populations insulaires sous un régime d'obscurantisme religieux et linguistique pour mieux se remplir les poches. Et comme la religion dominante de Mayotte est l'Islam, on ne s'étonnera pas de retrouver  dans l'aventure du sonneur noir les constellations qui font la Une des journaux depuis maintenant des années déjà. L'intrigue est bien ficelée, les descriptions sont convaincantes - dépaysantes pour les meilleures d'entre elles comme par exemple celles de l'expédition sous-marine dans le lagon - et on devine une profonde érudition derrière la plume si savamment menée, mais les personnages et les relations humaines pâtissent parfois du chiaroscuro trop prononcé. Il me semble que le conflit qu'on sent couver sur cette île entre traditions archaïques et modernité mériterait des personnages plus ambigus, voire déchirés, que ne le sont ceux que le lecteur est invité à fréquenter.

Mais, d'un autre côté, quel plaisir de fréquenter, à livre interposé, quelqu'un d'aussi empreint par les meilleures traditions de l'école républicaine, créatrice d'une société démocratique et libre résolument tournée vers les défis de la modernité, que M. Nicol ! Et c'est avec un réel plaisir qu'on pardonne à un auteur entraîné par l'amour des valeurs républicaines ayant forgé la France et l'Europe les excès de ses personnages, victimes en quelque sorte d'une passion trop vive. Oui, c'est avec grand plaisir que j'ai découvert le monde de M. Nicol, celui de son présent et celui de son passé, un monde qu'il partage librement avec ses créatures et dont il fait profiter le lecteur, invité à résoudre, en compagnie des Rosmadec, des énigmes potentiellement mortelles, et à découvrir en même temps un passionné des meilleures traditions de la France laïque et républicaine.

Alex Nicol, Le sonneur noir du Bagad QuimperAlex Nicol
Le sonneur noir du bagad Quimper
Numériklivres
ISBN : 978-2-89717-664-8


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  1. Alex Nicol à propos de son texte sur son site internet. []

Nico­las Car­te­let, Taren­tu­la. Time-Trot­ters #1

Comme quoi tout peut arriver... Imaginez-vous confortablement installé(e) sous la douche en train de soigneusement couvrir votre épiderme d'une belle mousse parfumée et de langoureusement succomber aux chants de sirène de vos parties qui demandent quelques caresses supplémentaires quand, soudain, c'est l'éruption du Vésuve, the tremblement de terre, le big one promis à San Francisco dans un futur aussi proche que le verbe aller ne suffit plus pour exprimer l'imminence, le tsunami qui soulève les eaux de la Mer Indienne  dans un seul et unique but – vous fracasser la gueule comme s'il n'y avait pas de lendemain. C'est à peu près l'effet qu'a sur Dorothée Bressler un hennissement de cheval qui résonne dans le couloir de son HLM en banlieue parisienne, au 28e étage. Et c'est à peu près ce qui est promis à la terre entière dans les années qui vont suivre cette irruption de l'irréel dans une vie aussi peu banale que celle de Dorothée, ancienne hardeuse reconvertie dans le catch et incidemment l’héroïne d'un récit qui, on peut le dire, démarre sur les chapeaux de roues, ouvrant une trilogie aussi déjantée qu'on a le droit de l'attendre de Julien Simon et de sa maison pure playerWalrus Books : Time-Trotters signé Nicolas Cartelet. Trilogie dont le premier volume, amoureusement sélectionné pour entrer dans la série des Lectures estivale 2014 du Sanglier, arbore fièrement le sobriquet que Dorothée doit au tatouage résidant sur son épaule gauche, Tarentula.

J'apprends, au moment d'écrire cet article, que le troisième – et dernier – épisode de la série vient de sortir. Je ne l'ai pas encore lu, et je ne sais pas si j'aurai le temps de le faire un de ces jours. Ce qui n'est pas un jugement de qualité, mais un constat du peu de temps dont je dispose pour des activités qui, pourtant, comptent au nombre des plus passionnantes que je connaisse, à savoir la lecture et l'écriture. Quoi qu'il en soit, je pense pouvoir vous parler du texte en question étant en possession de tous les éléments qu'il faut pour se faire une idée à propos du style de l'auteur et de ce à quoi ressemble l'intrigue. Il se peut certes que je manque des péripéties savamment amenées ou des influences pas encore visibles dans la première partie, mais Nicolas Cartelet a profité de celle-ci pour illustrer son talent, et c'est tout ce que je demande pour en parler dans la Bauge.

Il suffit de faire quelques recherches sommaires pour savoir que  Nicolas Cartelet est décidément polyvalent. Après avoir donné en tant qu'auteur de science fiction et être passé par la case éditeur (de façon excellente, au demeurant !), il a décidé de s'embarquer sur les traces de Quentin Tarantino dans une histoire de pulp tellement trash qu'il vaut mieux se munir d'un parapluie, tellement il y pleut - des couilles... Parce que l'épée que trimbale un peu partout la Dame Bressler ne lui sert pas de pièce de décor pour participer à des jeux de rôle et à y effrayer des geeks, non, elle s'en sert avec une précision que viendront à regretter les malfaiteurs qui ont le malheur de croiser sa route. Et il n'y a pas pénurie de malfaiteurs dans le monde de la Tarentule. Ou plutôt les mondes, vu qu'elle finit par se trouver, à l'improviste, projetée dans une faille temporelle qui la dépose dans un avenir qui ressemble à rien autant qu'au Far West des films de la grande époque du cinéma américain, et on ne serait nullement surpris de voir débarquer John Wayne, Doc Holliday ou encore Billy the Kid, en train de se rendre, à midi sonnant, à un rendez-vous des plus mortels. Au lieu de ces personnages légendaires, le décor est hanté par une caricature de flic qui répond au doux nom de Martial Godillot, par Ralph Spieler, agent secret et double qui a eu la mauvaise idée de partir en vacances en septembre 2001, par une bande de cavaliers de noir vêtus et un troupeau de bacchantes ayant appris elles aussi l'art de faire tomber les couilles aux mains de leur libératrice, la Tarentule en personne.

On l'aura compris, les protagonistes ne sont pas vraiment des modèles pour un lecteur en mal d'identité. La Tarentule, outre son passé haut en couleur, se montre raciste à ses heures, et les vies humaines ne comptent pas grand chose quand elle a décidé de dégainer. Godillot, même s'il a choisi, d'emblée, le bon côté de la loi, se retrouve, grâce à une connerie qu'il faut qualifier d'exemplaire, si souvent dans des situations les unes plus désespérantes que les autres, qu'il ne saurait passer pour un role model plus exemplaire que sa contrepartie féminine. Malgré tout cela, on finit par s'attacher aux personnages, et on se demande sérieusement comment ils s'arrangeront pour sortir du pétrin où les a mis la cervelle remarquable et légèrement tordue de M. Cartelet.

La narration n'a rien de bien spectaculaire, et il n'y a pas d'artifice à signaler dont se serait servi l'auteur pour se faire ressortir de la masse de ses confrères. Toutes les lettres de l'alphabet y sont au rendez-vous, les personnages ont autre chose à faire que de ramasser des points Godwin, et ils s'expriment un peu comme tout le monde, sans naviguer en permanence au ras des égouts. Nicolas Cartelet n'en a tout simplement pas besoin pour emballer ses lecteurs, et on peut dire que ses phrases s'effacent devant une intrigue haute en couleurs. Une intrigue qui, en même temps qu'elle absorbe ses lecteurs, communique à ceux-ci la joie de l'auteur devant les merveilles qu'il a su fermenter, les laissant perplexes devant la force irrésistible qu'il étale sous leurs yeux pour en user ensuite pour leur lancer ses créatures en pleine gueule. L'effet dévastateur se trouve augmenté encore par la dextérité de M. Cartelet  qui sait mettre à profit l'hétérogénéité de ses influences pour en faire une intrigue unie dont les facettes gardent pourtant tout le scintillement de leurs origines tout en s'adaptant aux besoins de la narration. Et ceci est sans doute un des plus beaux compliments qu'on puisse adresser à M. Cartelet : qu'il ait réussi à digérer ses lectures et ses expériences visuelles pour en faire quelque chose qui vaille la peine d'en parler, qui fasse sortir son texte de la déferlante de la rentrée soi-disant littéraire.

Nicolas Cartelet, Tarentula. Time-Trotters #1Nicolas Cartelet
Tarentula
Time-Trotters #1
Walrus Books
ISBN : 978-2-363-76244-3


 

Rei­ne Bale, L’Échange – une contri­bu­tion au #Rays­Day

Reine Bale, romancière
Reine Bale participe au #RaysDay

Le 22 août est donc devenu, grâce en grande partie à Neil Jomunsi, le #RaysDay, la journée de Ray, dédiée à l'écrivain américain Ray Bradbury qui, né en 1920, aurait soufflé aujourd'hui ses 94 bougies. Ray était un amateur inconditionnel de la littérature et du livre. Il suffit, pour s'en convaincre, de (re-)lire le grand classique que nous devons à sa plume de maître, Fahrenheit 451. Et quelle meilleure façon de célébrer son anniversaire que de consacrer cette journée à la littérature, à son ingrédient principal et à ses protagonistes : "les histoires, leurs auteurs et les lecteurs"1 ? Reine Bale, jeune romancière provençale avec à son actif un texte publié aux Éditions Chloé de Lys (L'âge de déraison) et plusieurs romans disponibles en feuilleton sur son blog contempo-reine, s'est jointe au Sanglier Littéraire pour vous offrir aujourd'hui, en guise de cadeau d'anniversaire, à Ray et à tous les amateurs de littérature, une nouvelle érotique inédite, L'Échange. Et comme on tient tous les deux à aller jusqu'au bout des choses, la publication de la charmante nouvelle s'accompagne de quelques notes de lecture inspirées à votre serviteur par les aventures indécentes d'une fille pas tout à fait comme il faut.

Quand j'ai demandé, il y a quelques semaines, aux habitués de la Bauge de me faire des propositions pour l'édition 2014 de mes Lectures estivales, une jeune auteure de mes connaissances m'a envoyé une "nouvelle tendrement érotique avec pour thème (entre autres), l'été, la plage...". Un texte donc avec des ingrédients qui ont tout pour plaire au Sanglier littéraire. La lecture n'a fait que confirmer cette première impression favorable, et c'est grâce à ce petit bout de littérature délicieux que j'ai découvert une jeune femme qui sonde de sa voix l'abîme qui se creuse au cœur même de notre nature animale étrangement doublée d'une capacité de réflexion hors commun, effleurant avec la douceur tranchante du bistouri les lèvres de la plaie qui déchire l'humain et qui en même temps constitue la condition première de cette bête si particulière.

Quand, à 19 ans, le malaise de l'entre-deux-âges s'allie à une exceptionnelle capacité d'analyse, le résultat est pour le moins – intéressant. C'est ce qui arrive à Sabine, jeune étudiante bien consciente de son corps, de ses faiblesses et de ses atouts, et du jeu millénaire entre les sexes qui suit un scénario depuis longtemps établi et auquel se hâtent d'obéir les hommes et les femmes qui voudraient entrer dans la danse, quitte à démolir tout espoir d'épanouissement sur le long terme. Mais on a beau se libérer dans sa tête et imaginer toutes sortes de scénarios qui culbuteraient les conventions, encore faut-il pouvoir passer à l'acte, et voilà que cela se complique. Et l'été avec ses corps qui se dénudent à la mesure que montent les températures n'est pas la saison qu'il faut pour faciliter la réflexion sereine. Mais que faire quand, l'imagination titillée par ce qu'on imagine être une sexualité libérée, s'invitent les fantasmes, et qu'on ne peut pas croiser la moindre petite prostituée derrière l'église Saint-Merri sans s'imaginer à la place de celle-ci, en train de tapiner et de débiter les tarifs aux clients en herbe ?

En proie à de tels fantasmes, la jeune fille se rend compte du potentiel castrateur de l'analyse qui menace sa sexualité, danger illustré par l'épisode de la plage où l'idée du trajet très court qui la sépare de la chambre d'hôtel de l'inconnu qui vient de l'aborder la remplit d'angoisse face à une "retombée possible de son désir", retombée causée par "le temps de penser, d'analyser". Ce déchirement s'exprime jusque dans le vocabulaire franc, parfois carrément vert, de Sabine, expression d'une volonté de se libérer d'un langage guindé qui se vautre dans des caprices pseudo-philosophiques nés d'une éducation dirigée toute entière vers la tête :

"... à ce moment, rien ne comptait d’autre que le désir qu’elle avait, non pas de lui en tant que lui mais de sa définition sexuelle d’homme..."

Poussée par le malaise et l'incapacité de mettre une fin aux dissonances qui la travaillent en permanence, Sabine se tourne vers son alter ego, Louisa, jeune femme très à l'aise dans son corps et capable de manier ses atouts pour obtenir du mâle tout ce qu'elle peut désirer. Celle-ci propose à son amie une sorte de pacte qui n'est pas sans rappeler les étranges dédoublements dont font l'expérience les personnages des Hoffmann, Dumas et autres protagonistes du romantisme noir et effréné d'il y a deux cents ans. L'échange opère ses miracles et attire la jeune fille dans une rencontre obsédante et libératrice, rencontre dont le narrateur / la narratrice livre au lecteur les détails croustillants (ou plutôt : juteux ?) avec une distance considérable par rapport aux personnages impliqués à fond dans leurs jeux intimes. Dédoublement supplémentaire, accompagné d'un remarquable effacement : L’œil du lecteur se matérialise dans l'objectif de la caméra de Stepan, glissant sur le corps qui se livre, se faisant outil de séduction et presque de pénétration : "l’appareil photo lui pinçait le clitoris". Et tandis que Sabine cède au charme des poses de plus en plus osées exigées par Stepan, celui-ci "s’efface derrière l’objectif, changeant la scène en session masturbatoire et imposant au lecteur de pleinement assumer son rôle de voyeur, pour une fois arraché à son éloignement confortable de l'autre côté de sa liseuse.

On éprouve un certain désarroi devant la facilité avec laquelle Reine Bale arrive à abolir toute distance entre le lecteur et l'action qui se déroule sous ses yeux, comment elle réussit le tour de force de lui faire franchir les barrières et de l'intégrer dans l'intrigue par l'artifice de l’œil de la caméra qui n'est autre que celui du lecteur / spectateur / voyeur. On devine une inspiration cinématographique derrière une telle démarche, inspiration qu'il serait intéressant de traquer et de mettre à nu dans d'autres textes de cette jeune femme remarquable.

Reine Bale, L'ÉchangeReine Bale
L'Échange
Éditions du Sanglier
En téléchargement libre
Format EPUB
Format Kindle
Format PDF

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  1. Neil Jomunsi, Le Ray’s Day, qu’est-ce que c’est ? []