Pierre de Saint Mar­tin, La cara­vane du sexe

Et voi­ci que je vous pré­sente un des pires textes que j’aie jamais pu faire entrer en lice pour les Lec­tures esti­vales du San­glier. On peut même dire qu’il est, pour ce qui est du mau­vais goût et de la non-valeur lit­té­raire, à la hau­teur de la cou­ver­ture. Qui, elle, porte un témoi­gnage tout ce qu’il y a de plus défa­vo­rable aux gra­phistes de chez Média 1000. Rien qu’à contem­pler les têtes col­lées sur des corps qui, visi­ble­ment, ne leur cor­res­pondent pas, on ne sait pas trop s’il faut pleu­rer ou prendre la fuite devant ce trou­peau de créa­tures échap­pé du labo­ra­toire d’un Dr. Fran­ken­stein 2.0…

Mais atten­dez, ce n’est pas tout ! Comme sou­vent pour les titres de chez Média 1000, il y a eu des réédi­tions au fur et à mesure du pas­sage des décen­nies. Et ces réédi­tions sont sou­vent accom­pa­gnées d’un reloo­kage du visuel. J’en ai déjà pu par­ler par le pas­sé, il suf­fit de consul­ter la liste des titres Média 1000 accueillis dans la Bauge lit­té­raire. De cou­ver­tures, il en existe au moins deux pour le titre en ques­tion. Mais comme je n’ai pas trop insis­té, non plus, il pour­rait y en avoir d’autres dans la nature. Les voi­ci dans un collage :

Deux cou­ver­tures pour un même titre – celle de gauche date du 24 juillet 2020, celle de droite du 01 mars 2011, d’a­près les infor­ma­tions recueillies sur le site de l’é­di­teur.

Je pense que vous serez d’ac­cord de consta­ter avec moi qu’elles sont archi-moches toutes les deux, mais je ne peux me résoudre à dési­gner celle qui rem­porte la palme. Si l’o­ri­gi­nal se démarque par un clin d’œil aux années soixante-dix avec la coif­fure hip­pie du mec en avant-plan et la culotte aux cou­leurs psy­ché­dé­liques plan­tée au bon milieu, celle de la réédi­tion ne reste pas loin en arrière avec ses têtes col­lées sur des corps quel­conques dans une opé­ra­tion ratée de toutes parts. On se demande quel genre de drogue se consomme dans les locaux des gra­phistes res­pon­sables pour une telle orgie de mau­vais goût…

Bon, avant de conti­nuer à rous­pé­ter, lais­sez-moi vous racon­ter en vitesse ce qui se passe der­rière ces cou­ver­tures tant de fois men­tion­nées. Gilles et Sophie, couple marié, se la coule douce sur un cam­ping de Belle-Île-en-mer, où ils attendent avec l’im­pa­tience des bai­seurs en série l’ar­ri­vée d’une copine, Léa, moi­tié d’un autre couple marié, venue pas­ser une par­tie de ses vacances en éclai­reuse en atten­dant l’ar­ri­vée de son mari. Qui s’est fait récu­pé­rer par son patron avant de pou­voir prendre la fuite et qui devra attendre deux semaines avant de pou­voir rejoindre la fête.

À lire :
Carlo Vivari, Professeures de plaisir

Le texte s’ouvre sur les pré­pa­ra­tifs de Gilles et de Sophie, prêts à venir cher­cher leur copine à l’ar­ri­vée du bateau. Une fois arri­vés à bon port (bon, c’est pour plai­san­ter, hein ? Je parle bien sûr de la cara­vane), les choses com­mencent à se cor­ser. Léa, trop fati­guée pour pen­ser aux consé­quences de ses actes, se désha­bille devant Gilles. Qui, appa­rem­ment en cha­leur mal­gré les séances de baise régu­lières octroyées par sa femme, finit par s’es­claf­fer devant ce qu’il découvre :

Sophie, regarde, elle porte un string ! Et un noir, en plus !

Le ton est donc don­né dès le départ, et le cha­pitre sui­vant appro­fon­dit le sujet, si j’ose dire, en rela­tant la pre­mière séance d’é­chan­gisme suite à une par­tie de strip-poker. Ça baise, ça lèche, ça suce et ça se gouine, dans l’es­pace de quelques pages. Mais cela pré­sente l’a­van­tage d’être clair et de poser les limites de ce que le lec­teur a le droit d’at­tendre du texte.

Ne vous trom­pez pas, je suis le pre­mier à saluer la fran­chise et la lubri­ci­té d’un texte éro­ti­co-por­no­gra­phique ! Quoi de plus beau que d’as­sis­ter aux joies d’une belle par­tie de jambes en l’air ? Mais un peu de varié­té, un peu de vécu, un brin de cré­di­bi­li­té dans la moti­va­tion des per­son­nages, serait-ce trop deman­der ? Dans le cas du Sieur de Saint-Mar­tin, je me vois obli­gé de répondre par l’af­fir­ma­tive. Certes, ça baise à tort et à tra­vers sur pra­ti­que­ment toutes les pages, et com­ment s’empêcher de ban­der ou de mouiller face aux flots de cyprine et de sperme inon­dant les chattes et les bouches ? Cela fait for­cé­ment réagir et risque même de lais­ser des traces, mais com­ment ne pas finir par se las­ser devant l’in­ces­sante répé­ti­tion des actes et des gestes ? Par des per­son­nages qui n’ont rien de dis­tinc­tif sauf leurs noms propres et des détails tout ce qu’il y a de plus exté­rieurs comme la cou­leur des che­veux ou la pilo­si­té, mais qui se dédoublent les uns dans les autres qu point de se flou­ter et de perdre jus­qu’aux der­nières traces d’une quel­conque individualité.

Et si, après tout, les per­son­nages impro­bables et recol­lés des cou­ver­tures n’é­taient que le signe annon­cia­teur de la bouillie de texte qui attend le lec­teur une fois fran­chi le cap de ces mêmes cou­ver­tures ? On y trouve des mor­ceaux de textes tout aus­si inter­chan­geables que les per­son­nages, sur­tout en ce qui concerne les filles. Certes, la cou­leur des che­veux change de l’une à l’autre, et par­fois même celle des yeux, mais à la fin elles arborent toutes les mêmes grasses lèvres régu­liè­re­ment ren­dues pois­seuses par les hec­to­litres de cyprine que les mâles en rut font cou­ler au point de pro­po­ser aux filles de venir s’hy­dra­ter afin d’é­vi­ter le pire. Fran­che­ment, il n’y a aucune ima­gi­na­tion quant à la scé­no­gra­phie, et encore moins quand il s’a­git d’a­ni­mer voire de moti­ver les per­son­nages. Mais com­ment attendre autre chose quand le sexe se borne à des gestes pure­ment mécaniques ?

À lire :
Axel, La Tentation

Vous aurez com­pris, chères lec­trices, chers lec­teurs, que cette Cara­vane du Sexe m’au­ra lais­sé sur ma faim. Et si tous les gestes d’un bon texte por­no y sont bien pré­sents, il y manque la cha­leur qui ani­me­rait les per­son­nages, qui nous ferait pal­pi­ter avec eux quand la foudre se fait entendre, quand la ten­sion monte et que le désir com­mence à chauf­fer, pous­sant les hommes et les femmes à se sau­ter dans un délire qui se fout des len­de­mains et des plaies lais­sées au fond des chairs et des méninges. La Cara­vane passe à côté de tout cela, et me laisse avec un goût de trop et de pas assez en même temps, avec le sen­ti­ment d’une tié­deur insou­te­nable qui ne devrait pas avoir sa place en amour ! Com­ment ne pas pen­ser à ce pas­sage de la Bible :

Je connais tes œuvres. Je sais que tu n’es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ain­si, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomi­rai de ma bouche.1

Je vous laisse donc réflé­chir sur ce mor­ceau véri­ta­ble­ment lit­té­raire et reste à la dis­po­si­tion de toutes celles et de tous ceux qui se sen­ti­rait l’âme d’un écri­vain prêt à en venir aux mains avec la pas­sion et la fureur du désir.

Pierre de Saint Mar­tin
La cara­vane du sexe
Média 1000
ISBN : 9782744828270

  1. Apo­ca­lypse 3:15–16 ↩︎
Pirunae, Pony tail