Et voici que je vous présente un des pires textes que j’aie jamais pu faire entrer en lice pour les Lectures estivales du Sanglier. On peut même dire qu’il est, pour ce qui est du mauvais goût et de la non-valeur littéraire, à la hauteur de la couverture. Qui, elle, porte un témoignage tout ce qu’il y a de plus défavorable aux graphistes de chez Média 1000. Rien qu’à contempler les têtes collées sur des corps qui, visiblement, ne leur correspondent pas, on ne sait pas trop s’il faut pleurer ou prendre la fuite devant ce troupeau de créatures échappé du laboratoire d’un Dr. Frankenstein 2.0…
Mais attendez, ce n’est pas tout ! Comme souvent pour les titres de chez Média 1000, il y a eu des rééditions au fur et à mesure du passage des décennies. Et ces rééditions sont souvent accompagnées d’un relookage du visuel. J’en ai déjà pu parler par le passé, il suffit de consulter la liste des titres Média 1000 accueillis dans la Bauge littéraire. De couvertures, il en existe au moins deux pour le titre en question. Mais comme je n’ai pas trop insisté, non plus, il pourrait y en avoir d’autres dans la nature. Les voici dans un collage :
Je pense que vous serez d’accord de constater avec moi qu’elles sont archi-moches toutes les deux, mais je ne peux me résoudre à désigner celle qui remporte la palme. Si l’original se démarque par un clin d’œil aux années soixante-dix avec la coiffure hippie du mec en avant-plan et la culotte aux couleurs psychédéliques plantée au bon milieu, celle de la réédition ne reste pas loin en arrière avec ses têtes collées sur des corps quelconques dans une opération ratée de toutes parts. On se demande quel genre de drogue se consomme dans les locaux des graphistes responsables pour une telle orgie de mauvais goût…
Bon, avant de continuer à rouspéter, laissez-moi vous raconter en vitesse ce qui se passe derrière ces couvertures tant de fois mentionnées. Gilles et Sophie, couple marié, se la coule douce sur un camping de Belle-Île-en-mer, où ils attendent avec l’impatience des baiseurs en série l’arrivée d’une copine, Léa, moitié d’un autre couple marié, venue passer une partie de ses vacances en éclaireuse en attendant l’arrivée de son mari. Qui s’est fait récupérer par son patron avant de pouvoir prendre la fuite et qui devra attendre deux semaines avant de pouvoir rejoindre la fête.
Le texte s’ouvre sur les préparatifs de Gilles et de Sophie, prêts à venir chercher leur copine à l’arrivée du bateau. Une fois arrivés à bon port (bon, c’est pour plaisanter, hein ? Je parle bien sûr de la caravane), les choses commencent à se corser. Léa, trop fatiguée pour penser aux conséquences de ses actes, se déshabille devant Gilles. Qui, apparemment en chaleur malgré les séances de baise régulières octroyées par sa femme, finit par s’esclaffer devant ce qu’il découvre :
Sophie, regarde, elle porte un string ! Et un noir, en plus !
Le ton est donc donné dès le départ, et le chapitre suivant approfondit le sujet, si j’ose dire, en relatant la première séance d’échangisme suite à une partie de strip-poker. Ça baise, ça lèche, ça suce et ça se gouine, dans l’espace de quelques pages. Mais cela présente l’avantage d’être clair et de poser les limites de ce que le lecteur a le droit d’attendre du texte.
Ne vous trompez pas, je suis le premier à saluer la franchise et la lubricité d’un texte érotico-pornographique ! Quoi de plus beau que d’assister aux joies d’une belle partie de jambes en l’air ? Mais un peu de variété, un peu de vécu, un brin de crédibilité dans la motivation des personnages, serait-ce trop demander ? Dans le cas du Sieur de Saint-Martin, je me vois obligé de répondre par l’affirmative. Certes, ça baise à tort et à travers sur pratiquement toutes les pages, et comment s’empêcher de bander ou de mouiller face aux flots de cyprine et de sperme inondant les chattes et les bouches ? Cela fait forcément réagir et risque même de laisser des traces, mais comment ne pas finir par se lasser devant l’incessante répétition des actes et des gestes ? Par des personnages qui n’ont rien de distinctif sauf leurs noms propres et des détails tout ce qu’il y a de plus extérieurs comme la couleur des cheveux ou la pilosité, mais qui se dédoublent les uns dans les autres qu point de se flouter et de perdre jusqu’aux dernières traces d’une quelconque individualité.
Et si, après tout, les personnages improbables et recollés des couvertures n’étaient que le signe annonciateur de la bouillie de texte qui attend le lecteur une fois franchi le cap de ces mêmes couvertures ? On y trouve des morceaux de textes tout aussi interchangeables que les personnages, surtout en ce qui concerne les filles. Certes, la couleur des cheveux change de l’une à l’autre, et parfois même celle des yeux, mais à la fin elles arborent toutes les mêmes grasses lèvres régulièrement rendues poisseuses par les hectolitres de cyprine que les mâles en rut font couler au point de proposer aux filles de venir s’hydrater afin d’éviter le pire. Franchement, il n’y a aucune imagination quant à la scénographie, et encore moins quand il s’agit d’animer voire de motiver les personnages. Mais comment attendre autre chose quand le sexe se borne à des gestes purement mécaniques ?
Vous aurez compris, chères lectrices, chers lecteurs, que cette Caravane du Sexe m’aura laissé sur ma faim. Et si tous les gestes d’un bon texte porno y sont bien présents, il y manque la chaleur qui animerait les personnages, qui nous ferait palpiter avec eux quand la foudre se fait entendre, quand la tension monte et que le désir commence à chauffer, poussant les hommes et les femmes à se sauter dans un délire qui se fout des lendemains et des plaies laissées au fond des chairs et des méninges. La Caravane passe à côté de tout cela, et me laisse avec un goût de trop et de pas assez en même temps, avec le sentiment d’une tiédeur insoutenable qui ne devrait pas avoir sa place en amour ! Comment ne pas penser à ce passage de la Bible :
Je connais tes œuvres. Je sais que tu n’es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche.1
Je vous laisse donc réfléchir sur ce morceau véritablement littéraire et reste à la disposition de toutes celles et de tous ceux qui se sentirait l’âme d’un écrivain prêt à en venir aux mains avec la passion et la fureur du désir.
Pierre de Saint Martin
La caravane du sexe
Média 1000
ISBN : 9782744828270
- Apocalypse 3:15–16 ↩︎

