Tho­mas Gal­ley, Par­cours

Pourquoi je n'aime pas Noël
Vincent Ber­nard, Tho­mas Gal­ley, Pour­quoi je n’aime pas Noël

Un len­de­main de fête.

Encore heu­reux qu’il ait choi­si un ven­dre­di pour lui dire. Ins­tal­lé sur une chaise peu confor­table, dos­sier en bois nu et siège en osier, il contemple, depuis des heures, le vaste espace où il a péné­tré ce matin. Il lâche son regard qui erre entre les ran­gées de colonnes, essaye de per­cer les ténèbres des bas-côtés, cherche ensuite à se gon­fler de cou­leurs dans les rayons qui des­cendent bario­lés des vitraux illu­mi­nés, et fina­le­ment se retire après s’être maintes fois heur­té aux graines de pous­sières, dont l’obscure exis­tence est, pour quelques ins­tants, dévoi­lée par le pas­sage à tra­vers les fûts de lumière que le soleil fait pous­ser à l’envers dans la gri­saille des voûtes. Il regarde le sol où vient se bri­ser, dans des éclats ins­tan­ta­nés, l’existence de ces voya­geurs au long cours, après avoir par­cou­ru tant de dis­tances, dans un effort qui n’aura ser­vi qu’à les pros­ter­ner aux pieds du soli­taire. Devant lui, ondu­lant dans les méandres des géo­mé­tries indé­chif­frables, s’étend, quo­ti­dien­ne­ment fou­lé par les pieds des tou­ristes et des fidèles, le dal­lage aux lignes si claires et pour­tant, pour son ima­gi­na­tion usée, inex­tri­cables. Il se contente alors de regar­der de très près, de se lais­ser péné­trer par la matière même, absor­bant les plus petits détails : les minus­cules trous qui brisent l’unité de la sur­face et font tré­bu­cher les yeux trop pres­sés ; les taches qui flé­trissent les dalles blanches de leur can­cer d’immondices ; les semelles qui font grin­cer les grains de sable appor­tés du dehors ; le pas­sage des man­teaux et des robes que la résis­tance des molé­cules atmo­sphé­riques fait bouf­fer ; les voix dont les sons tombent par terre où ils s’égrènent comme les perles d’un rosaire bri­sé.

Il ima­gine la chute de ces petites boules dures, polies par le pas­sage inces­sant entre les doigts, satu­rées par des prières répé­tées in sæcu­la sæcu­lo­rum. Un pre­mier « clac » sui­vi d’un rebond, toute une série ensuite de bruits secs inter­rom­pus par des inter­valles tou­jours plus courts, jusqu’à res­sem­bler au stac­ca­to des armes auto­ma­tiques. Ensuite, elles se fau­filent à tra­vers toutes ces semelles, en cuir ou en caou­tchouc, qui, avant d’arriver ici, ont fou­lé le pavé de la ville, le maca­dam du bou­le­vard, le sable des che­mins de tra­verse, et dont cer­taines ont mar­ché dans la boue et la crasse qu’elles traînent avec elles. Elles dis­pa­raissent entre les ran­gées de sièges où elles attendent, sous les chaises, le regard du fidèle dis­trait qui, curieux, les ramasse. Bout d’une vie bri­sée, qui repose froid et dur dans sa ber­ceuse de chair, réchauf­fée par le sang qui cir­cule et dont chaque fré­mis­se­ment l’enfonce davan­tage dans son som­meil inquiet.

Lui, il ne trouve rien à ramas­ser. Le sol à ses pieds est vide et fait pous­ser ses bandes noires et blanches dans toutes les direc­tions. Le regard, à force de vou­loir trop se rap­pro­cher des objets, s’emmêle entre les des­sins, s’accroche aux lignes dures qui couvrent le sol de leurs enche­vê­tre­ments hal­lu­ci­nants. Pen­dant un ins­tant, la vision s’embrouille, prise dans des ara­besques vues de trop près, avant de retrou­ver la ligne noire qui seule peut gui­der le fidèle. En la sui­vant, il remonte le temps, vers les heures du petit matin qu’il a pas­sées à côté d’elle, sans som­meil, à se retour­ner sans cesse dans ce lit trop spa­cieux, pris entre le désir de s’endormir encore une fois et la peur de la réveiller trop tôt et de se faire engueu­ler.

***

Une fois dehors, le soleil à peine levé en ce début d’hiver, il prend, sans réflé­chir, la direc­tion du centre-ville. Une pro­me­nade de plu­sieurs kilo­mètres, le blou­son ouvert mal­gré le froid de la sai­son, trop pro­fon­dé­ment éga­ré dans le dédale de ses sen­ti­ments pour sen­tir sa mor­sure gelée. Les mains enfon­cées dans les poches, il passe le long des ter­rains vagues, des mai­sons, des hyper­mar­chés dont les par­kings accueillent quelques rares autos. Celles-ci font tache sur la mono­to­nie de l’asphalte et des murs, et il voit quelques ombres minus­cules par­cou­rir le tra­jet entre les giclées bario­lées et la gueule du maga­sin, grand ouverte de bonne heure déjà.

Il passe outre, dou­ce­ment, ses yeux retrou­vant faci­le­ment le che­min qu’il suit depuis au moins deux kilo­mètres, tou­jours sans réflé­chir et sans connaître sa des­ti­na­tion éven­tuelle. La route entre-temps a pris des allures plus urbaines et s’est dotée de deux bandes de trot­toirs. C’est quand il doit s’arrêter à un feu qu’il se rend compte de l’état de ses chaus­sures. Elles sont cou­vertes de pous­sière, avec aux bords des traces plus fon­cées lais­sées par l’herbe mouillée. Ça a dû arri­ver quand il s’est enfon­cé dans les arbustes pour pis­ser. Le feu vire au vert et il s’ébranle, le regard tou­jours rivé sur les chaus­sures souillées, et les pen­sées enla­cées aux branches qu’il avait frois­sées en péné­trant dans la ver­dure pour se mettre à l’abri des regards inqui­si­teurs.

Fina­le­ment, ce matin, il trou­va le cou­rage de tout lui avouer. Et puis, après s’être pré­pa­ré pen­dant des mois, cela ne dura que quelques minutes. Elle se fut levée, comme tous les jours, sans attendre la son­ne­rie du réveil, pour avoir le temps de siro­ter en rêvas­sant son café. Une fois ter­mi­nés les gar­gouille­ments du per­co­la­teur, elle vint s’installer à la table de cui­sine, son bol de café à côté du bol de céréales, avec encore trop de som­meil dans les yeux pour lire, fai­sant tran­si­ter, de gestes machi­naux, le conte­nu du bol vers les lèvres s’écartant à l’approche de l’objet sur­char­gé et dégou­li­nant. Le pei­gnoir blanc laisse dépas­ser ses bras et ses mol­lets bron­zés, four­nis­sant un beau contraste aux boucles noires qui lui tombent dans le dos. Du seuil, il la regarde, la femme avec laquelle il a pas­sé vingt ans de sa vie. D’une vie, il le savait main­te­nant, jamais par­ta­gée avec elle. Entre ses mains, il tri­pote le por­table qu’il vient d’allumer. Quand il peut enfin se résoudre, il s’aperçoit que l’écran tac­tile est par­se­mé d’empreintes digi­tales. Il le frotte contre son pyja­ma pour le net­toyer, seule­ment pour consta­ter qu’il n’a en rien amé­lio­ré la situa­tion, les empreintes étant rem­pla­cées par une mince couche de graisse. Peu importe. Il allume l’écran et déclenche l’affichage des albums pho­to. Il met quelques ins­tants avant d’y trou­ver celle qu’il veut lui mon­trer. Face à l’impossibilité de par­ler, il a pré­vu des béquilles pour rem­pla­cer la parole par une espèce de mul­ti­mé­dia de l’échec conju­gal.

Le por­table fer­me­ment ser­ré entre ses doigts, sorte de bou­clier minus­cule, il avance dans la cui­sine. Ayant sen­ti sa pré­sence, elle a pour­tant choi­si de ne rien dire et d’attendre qu’il prenne l’initiative. Elle le sent réso­lu, ce qui, pour une fois, la change de l’ambiance du ménage. Il échoue pour­tant, comme il l’avait pré­vu, à rompre le silence trop pro­fon­dé­ment enra­ci­né dans leurs habi­tudes, et lui pré­sente sim­ple­ment l’écran de son télé­phone. Elle le prend de ses mains et regarde de près, avec beau­coup plus d’attention que ses petits yeux et son expres­sion lasse lais­se­raient devi­ner. Une femme. La qua­ran­taine, peut-être, des che­veux bruns, longs et libres, très légè­re­ment ondu­lés, une robe très simple, noire. Un nez fine­ment cise­lé, aux allures grecques. Un sou­rire dans les yeux, sinon sur les lèvres, sup­pléant, par leur finesse sen­suelle, à l’absence de la chair. Au fond, le sapin de Noël, ombre ver­dâtre avec ses boules rouges pour plan­ter quelques touches de cou­leur au milieu de la déso­la­tion.

« C’est qui ? dit elle en lui ren­dant le por­table, sans regar­der.

– Flo­rence. »

Ensuite, le silence. Un silence qui venait d’acquérir un sens nou­veau, plus défi­ni­tif. Un silence qu’on ne bri­se­rait plus. Il la lais­sa avec ses bols, son pei­gnoir et ses lèvres éter­nel­le­ment sou­dées, même pen­dant l’amour, et mon­ta s’habiller. Cinq minutes plus tard, il se retrou­va dehors, seul dans l’air du matin, seul sous la cou­pole du ciel bleu­té, seul au bord de la route qui longe sa mai­son.

His­toire de faire le pre­mier pas. Dans son dos, il sent la clô­ture dont il vient de fer­mer la porte. Devant lui, à gauche et à droite, inter­mi­nable, la bande noire de la route. Le froid trans­forme son haleine en minus­cules bouf­fées de brouillard qu’il s’amuse pen­dant quelques ins­tants à suivre des yeux. À cette heure-ci, sans les navet­teurs, très peu de voi­tures y passent. Il a ain­si tout le loi­sir de la contem­pler, et d’imaginer les pay­sages devant les­quels elle passe, les val­lées dont elle épouse le tra­cé, les flancs de mon­tagne où elle se fau­file entre la pierre et l’abîme, les ban­lieues où elle pénètre à contre-cœur, et les capi­tales qui la trans­forment en ave­nue, bou­le­vard, allée. Il ima­gine tous ces pas qui l’ont frô­lée, l’ont fait réson­ner, l’ont arra­chée au silence de la cam­pagne et des petites heures du matin. Leur appel, le met­tant en branle, lui fait amor­cer un mou­ve­ment et il met, incons­ciem­ment, pas ébau­ché, un pied devant l’autre. Presque sans faire exprès. Pour gar­der l’équilibre. Mais le voi­là qui est fait, irré­vo­cable, et il s’engage sur cette route, presque aus­si ancienne que la civi­li­sa­tion humaine. Au bout de quelques heures, elle l’aura conduit quelque part. Où que ce soit.

Sur le par­vis, il croise les éboueurs, qui pro­fitent du vide mati­nal pour don­ner un coup de balai au pavé, pour vider les pou­belles et pour pro­me­ner leurs machines à pro­pre­té dans l’air cla­po­tant où la cathé­drale trempe ses pieds, au milieu des cris et des gro­gne­ments de moteurs. Il se fraie une voie à tra­vers ces acti­vi­tés impor­tunes aux rives de la ville bour­geoise, et, aspi­ré par la gueule tri­par­tite qui s’ouvre de l’autre côté de cette espèce de douve moderne, il est absor­bé par le demi-jour de l’intérieur, à peine remar­qué par les men­diants qui som­meillent encore plus qu’à moi­tié et dont la quête mélo­dieuse de quelques pauvres sous flotte éter­nel­le­ment au-des­sus de la houle de misère qui berce les têtes déchar­nées aux corps ren­dus invi­sibles par la faim.

Lais­sée seule, elle entend cla­quer la porte. Elle ter­mine son petit déjeu­ner, range ses bols dans le lave-vais­selle. Cela fait trois jours qu’elle tra­vaille à le rem­plir, seule, et une odeur nau­séa­bonde s’en échappe, sorte de moi­si aux accents aci­du­lés. Elle décide de le lan­cer, peu importe le gas­pillage que repré­sente un espace suf­fi­sant pour au moins deux jours sup­plé­men­taires. Les repas soli­taires ne jus­ti­fient donc aucu­ne­ment l’achat d’un lave-vais­selle. Seule, elle ouvre son pei­gnoir et le laisse glis­ser par terre, au milieu de la cui­sine. Ensuite, la salle de bain, la brosse à dent, une douche, rapide, quelques coups de ser­viette. Ensuite, seule, tou­jours seule, elle regagne la chambre, se couche, nue tou­jours, sur les draps frois­sés dont les replis trop peu pro­fonds ont lais­sé s’évaporer jusqu’à la der­nière trace de cha­leur. Elle ferme les yeux, essaie de se rap­pe­ler son visage, n’y arrive pas. Machi­na­le­ment, elle lève le bras gauche, tâte, ferme ses doigts sur la poi­gnée et ouvre le tiroir de son che­vet de nuit pour en sor­tir un gode. Le der­nier objet peut-être qui la rat­tache à un sem­blant de com­mu­nau­té. Elle se caresse, seule, et com­mence sa des­cente soli­taire vers un enfer que quelque dieu habile a dû conce­voir rien que pour elle.

Tout au fond, der­rière la grille qui ferme les stalles, brille l’or de la sain­te­té, hors prix. Les pre­miers pas, timides, se dirigent tout seuls dans cette direc­tion-là, et il s’étonne de ne pas réveiller d’écho, à l’intérieur de cette espèce de grotte arti­fi­cielle. Il com­prend quand il penche sa tête en arrière pour mesu­rer les dis­tances. Le regard, au lieu de se bri­ser contre le pla­fond, grimpe jusqu’à des hau­teurs incon­ce­vables, et il n’aurait pas été sur­pris d’y voir flot­ter des nuages. En atten­dant, il suit le vol d’un pigeon, bat­te­ment d’ailes qui vient se bri­ser, à tra­vers les molé­cules entre­cho­quées, contre ses tym­pans. Il avance. On est un ven­dre­di, les chaises ont donc été ran­gées dans les cou­loirs à côté pour per­mettre aux fidèles de décou­vrir le laby­rinthe. Quelques pas sup­plé­men­taires et ses pieds se trouvent entra­vés par cette bande noire qui fait le tour du dédale, déli­mi­tant l’espace où les regards d’abord s’embrouillent pour ensuite échouer aux bords du car­re­lage. Il leur fait pour­tant faire un effort pour suivre les évo­lu­tions du noir à tra­vers le blanc, allant jusqu’à l’abnégation pour essayer de se lais­ser gui­der, à l’image des fidèles, au milieu de la confu­sion. Mais, pris de ver­tige, il renonce, cherche un siège et s’installe aux pieds d’une colonne, endroit d’où il peut contem­pler le chœur der­rière l’immense grille, et bai­gner ses yeux dans les éclats dorés de l’autel qui s’échappent de l’espace confi­né pour empor­ter la gloire du sacri­fice suprême.

Les muscles cessent leurs contrac­tions invo­lon­taires. Entre ses cuisses, la dure­té de l’objet per­siste, espèce de poi­gnée métal­lique contre laquelle butent ses doigts. Mal­gré un léger dégoût du liquide qui y colle, elle le retire, pas assez dou­ce­ment pour­tant pour évi­ter un vide autre­ment enva­his­sant. Son nez et son œil droit la démangent, mais elle n’ose se grat­ter pour se sou­la­ger, de peur de déclen­cher les sou­ve­nirs qui vont avec cette odeur par­ti­cu­lière. Envie, mal­gré la douche, d’un bain. Non, besoin, c’est le mot qui convient. Salie, par l’absence même d’un corps étran­ger qui aurait pu se char­ger de la besogne qu’elle vient d’accomplir sur sa propre chair, il faut faire par­tir cet affront de la soli­tude. Péni­ble­ment, elle se lève, évite de regar­der la tache qui s’étend sur le drap gluant. Avant de gagner la salle de bain, un pas­sage rapide dans la cui­sine pour allu­mer la radio, pour rem­plir l’air désert de l’appartement de pré­sences fan­tômes. Elle lance l’eau dont le bruit, pen­dant quelques minutes, noie les voix de l’éther ain­si que les coups bien trop sen­sibles de son cœur. Avec une avi­di­té qui l’étonne, elle se penche vers la vapeur pour abreu­ver son visage de cha­leur. Elle monte dans la bai­gnoire dont les parois trop ser­rés, pen­dant un ins­tant, lui rap­pellent rien autant qu’un cer­cueil, lui font peur, comme si elles pou­vaient sou­dain se refer­mer sur elle. Elle s’allonge dans la mousse pen­dant que les bat­te­ments deviennent de plus en plus sen­sibles, jusqu’à lui faire mal.

La bande noire l’obsède. Plus d’une fois, il a déjà fait le tour de l’espace octo­go­nal, par le regard et sans se lever, mais dès qu’il essaie d’y péné­trer, il perd son nord, se trompe de bande, se retrouve dans le blanc, se croit dans un cul de sac, rebrousse che­min. Il se dit bien que c’est impos­sible, qu’il n’y a pas moyen de s’égarer, qu’il s’agit de tout sim­ple­ment suivre une bête ligne noire. Et pour­tant, le ver­tige le reprend, et il ne sait pas si celui-ci est à l’origine de ses dif­fi­cul­tés ou s’il résulte de ses éga­re­ments mul­ti­pliés. Ses yeux se voilent et il doit fer­mer les pau­pières, de peur de se perdre irré­mé­dia­ble­ment dans le brouillard. Il a du mal à res­pi­rer, ses pou­mons refu­sant de se rem­plir, comme si une sub­stance incon­nue s’opposait au pas­sage des molé­cules vers les tré­fonds de ses cavi­tés. Qu’est-ce qu’il trou­ve­rait au milieu, là où devrait, en toute pro­ba­bi­li­té, abou­tir cette ligne élu­sive et tel­le­ment convoi­tée ? Mal­gré les dou­leurs au fond de la poi­trine et une res­pi­ra­tion de plus en plus pénible, il ne peut renon­cer aux attraits presque sen­suels des dalles de marbre noir qui captent et immo­bi­lisent son regard dès qu’il ouvre les yeux. Mais c’est pire encore quand il les ferme. Le noir qu’il espère y trou­ver s’illumine et des lignes enflam­mées se tordent dans l’obscurité, rem­plis­sant sa nuit inté­rieure d’une lueur tout droit sor­tie de l’enfer. Il sent qu’il doit se lever. Ne sachant ce qui l’a conduit vers cet endroit pré­cis, il sait pour­tant qu’il doit impé­ra­ti­ve­ment se lever s’il veut gar­der la moindre chance de déchif­frer le mys­tère pal­pi­tant qui se cache au fond de la pierre. Il se lève donc, péni­ble­ment, tan­dis qu’un rideau noir se baisse. Un pas, deux, en direc­tion du laby­rinthe, quand la ligne noire se pro­jette entre ses pieds, se dresse et le fait tré­bu­cher. Il s’arrête comme s’il avait cogné contre un mur et ses oreilles se rem­plissent de mur­mures ondu­lants. Les bras éten­dus, comme pour repous­ser les ser­pents qui, de tous côtés, foncent sur lui, il s’effondre, tan­dis que des mâchoires dégou­li­nantes se referment sur leur proie para­ly­sée.

Tan­dis que le bleu des gyro­phares se reflète dans les vitres des stands du mar­ché de Noël, et que des secou­ristes s’affairent autour du cadavre, il y a, loin de là, un appar­te­ment, dans un fau­bourg désert, presque à la cam­pagne, où les lumières ne se sont pas allu­mées à l’approche du soir. Une voix soli­taire, entre­cou­pée de mélo­dies trop quo­ti­diennes, sort de la radio que per­sonne n’a pu éteindre depuis ce matin. Dans la cui­sine, par terre, un pei­gnoir blanc, quelques mou­tons de pous­sières dans les coins, des miettes. Dans la pénombre, un bout de lumière qui indique que le lave-vais­selle, lan­cé des heures aupa­ra­vant, est arri­vé au bout du par­cours. Abs­trac­tion faite de la voix du poste de radio, rien qui laisse devi­ner une pré­sence humaine. Un visi­teur, après avoir timi­de­ment pous­sé les portes, y trou­ve­rait ras­sem­blés les débris d’une vie. Une table qui garde les taches de plu­sieurs repas, un lit défait, avec un objet sur les draps sur lequel les regards pudiques auraient pré­fé­ré pas­ser sans s’attarder. Un bureau où repose un ordi­na­teur por­table qui, l’accu déchar­gé, a choi­si de s’éteindre il y a des heures. Le visi­teur ima­gi­naire tapo­te­rait sur quelques touches, juste pour voir – rien. Et pen­dant qu’il se pro­mè­ne­rait à tra­vers ce qui fut le cocon d’une vie, une femme flotte dans l’eau refroi­die de la bai­gnoire. Nue, elle flotte dans le noir de cette pièce sans fenêtres, l’eau cou­leur de rose, et un sou­ve­nir loin­tain de sang monte dans les narines de celui qui vien­drait reni­fler l’atmosphère de cette tombe inon­dée.


Texte ini­tia­le­ment paru le 12 décembre 2011 chez Edi­cool dans le recueil Pour­quoi je n’aime pas Noël.