Lec­tu­res esti­va­les 2017 – appel à tex­tes

Je viens de lire quelque part que les semaines noires de janvier et de février, avec leur lot de pluies verglaçantes, de bruine et de chutes de neige aussitôt tournées en boue, sont propices aux rêves de dépaysement qui sentent si bon le lait solaire et font remonter le souvenir de l'eau de mer et des plages. Cela me semble judicieux, à en juger d'après mes propres expériences et les projets que je viens de boucler pour l'été. Quoi qu'il en soit pour vous, mes chers lecteurs, pour le Sanglier littéraire, ce début d'année plongé dans le noir  est aussi et surtout l'époque de l'appel à textes pour l'édition 2017 des Lectures estivales. Et quel meilleur moyen pour doucement préparer le départ vers les terres trempées de soleil que de fignoler une petite liste de lecture avec des textes aussi chauds que torrides ?

Pour la cinquième fois consécutive, j'invite dans ma Bauge des auteurs de textes érotiques (voire pornographiques, dans la mesure où on veut encore y voir une différence) - édités sous quelque forme que ce soit, des maisons les plus prestigieuses jusqu'à l'auto-édité - afin de faire rimer la chaleur des corps avec celle du soleil. La seule condition étant, les aficionados le savent, que le texte ait un rapport avec les vacances - de préférence en bord de mer - illustration du grand dépaysement, de la mise entre parenthèses du quotidien, de l'éclosion d'une liberté trop souvent réprimée. Et quelle meilleure expression pour cette liberté que celle qui se moque des conventions, faisant appel aux pulsions ivres de s'exprimer au grand jour, sous un soleil qui brûle jusqu'à la moindre réticence ? Franchement, chers lecteurs, je bave rien qu'à penser à la chair qui s'étale sur le sable chauffé à blanc, aux corps à peine vêtus qui trempent dans l'eau, à l'odeur du lait solaire qui se dégage des peaux bronzées, au goût du sel qu'on ramasse en léchant jusqu'aux moindres replis des sexes qui se trempent et se dressent…

Bon, je pense que vous avez maintenant assez d'indices pour vous faire une idée de ce qu'il me faut. Et puis, ne l'oublions pas, c'est le premier petit anniversaire de mes Lectures estivales, imaginées en 2013 quand, faute d'argent, j'en étais réduit à faire appel à ma seule imagination pour entendre le bruissement des vagues et pour contempler les rayons de soleil se briser dans les gouttes d'eau sur les corps en train de sécher sur leurs serviettes.

Les Lectures estivales 2017 se placent sous le signe de Golov, Nihiliste naturiste et grand-maître du crayon.
Les Lectures estivales 2017 se placent sous le signe de Golov, Nihiliste naturiste et grand-maître du crayon.

Comme chaque fois depuis maintenant cinq ans, les Lectures estivales se placent sous la protection graphique de Golov, Nihiliste naturiste doublé d'un illustrateur hors pair qui entonne le plain-chant du littoral du Roussillon et dont le crayon sait rendre, avec une apparente légèreté, la beauté féminine telle qu'elle s'étale sous le soleil méditerranéen. Au point qu'il faut croire que, sous la main de Golov, le crayon prend des allures de baguette et que le monde retrouve, pour quelques instants, une sorte de beauté primitive, où la plus haute aspiration serait celle de lécher un sexe bien juteux et de faire sombrer le partenaire dans un gouffre orgasmique. À moins, évidemment, de le faire grimper aux rideaux 😉

Alors, pour me faire parvenir vos propositions, le plus facile est de remplir le formulaire ci-dessous. À moins que vous préfériez me faire un petit coucou sur les réseaux sociaux (via @tomppa_28 sur Twitter ou sur la page du Sanglier littéraire sur Facebook). Et merci d'avance, de la part du Sanglier et de celle de la belle Baigneuse, pour le temps consacré aux Lectures estivales - que j'espère radieuses !

Pour explorer les éditions antérieures des Lectures estivales, c'est par ici : Les Lectures estivales du Sanglier.

 

 

Camil­le B., Mary­se est infi­dè­le

Maryse est donc infidèle. Certes, mais il n'y a pas que ça. Elle triche, elle  ment, elle séduit, tout pour se construire un jardin secret où sa rose peut s'épanouir à l'abri des regards trop curieux, et ceux de son mari en particulier. Et puis, elle jouit à n'en plus finir. Vous aurez compris, chers lecteurs, qu'une telle femme a tout pour plaîre à votre serviteur : un corps épanoui de femme mûre (la quarantaine), une imagination fertile, des remises en question qui ne l'empêchent pas de franchir le cap avec un courage et une énergie presque exemplaires, et une ingénuité qui, doublée d'une indécence à toute épreuve, la rend tout simplement - irrésistible. Attention pourtant : Avant de pouvoir goûter à ses charmes, il faut passer par une vallée très peu amène, à savoir un début de texte tout sauf brillant.

J'ai acheté Maryse est infidèle, petit texte d'une soixantaine de pages signé Camille B., il y a quelques mois, et depuis, malgré une couverture et un titre prometteurs de quelques heures de plaisir volées au train-train de mes journées, je n'ai pas trouvé le temps de me laisser séduire. La belle brune de la couverture a donc eu le temps de me narguer à chaque fois que je lançais ma liseuse ou mon appli Kindle, jusqu'à ce que finalement je cède au chant de cette sirène persévérante qu'on devine nue sous les draps. Est-ce à cause de cette attente prolongée que je me suis cru dans l'obligation de faire preuve de patience et que, confronté à des longueurs, un usage parfois assez particulier des temps du récit et une intrigue qui mettait du temps à démarrer, j'ai pourtant résisté à la tentation d'aller voir ailleurs ? Quoi qu'il en soit, je ne regrette aucunement d'avoir fait preuve de patience. Parce que la suite des aventures de Maryse est des plus délicieuses et on est presque surpris, après les imperfections du début. de se trouver sous le charme de la belle, au point d'exiger une suite de ses expéditions en terres lubriques (Vous m'entendez, Camille B. ?).

L'intrigue n'a rien de très particulier : Une femme d'un certain âge, prise au piège des habitudes acquises au cours d'une vie trop tranquille avec son rythme qui inéluctablement s'installe, croise un homme capable de faire résonner les cordes qu'il faut pour réveiller une sensualité endormie sous la poussière des années. Mais le réveil est d'autant plus fulgurant que le sommeil a été long, et Maryse se trouve prête à céder à des propositions qui dépassent le cadre de ce qu'on peut attendre d'une femme après tout très comme il faut. Après une première folie commise dans les bras du séduisant Marc, elle consent à des débuts de soumission avant de se laisser tenter par un triolisme aux allures candaulistes et des échappés en club libertin. On vous a avertis, rien de très particulier dans le récit de Maryse, mais cela n'empêche pas cette petite personne d'apparence si ordinaire, cette femme qui n'a pas honte de ses doutes et de ses remises en question, d'aller vers l'aventure et de dégager un charme auquel il n'est pas facile de se soustraire.

Je crains seulement qu'une partie des lecteurs, peu patients et sollicités de partout, ne fassent demi tour avant d'avoir seulement eu l'occasion de tomber sous le charme. C'est un risque qu'on voit l'auteur courir quand il se sert de façon quelque peu malhabile du jeu des perspectives, procédé en principe capable de pimenter un récit érotique en donnant plusieurs versions d'un seul et même événement tel qu'il peut être perçu par des personnes différentes - et on imagine facilement combien un texte érotique peut gagner en mettant le lecteur dans la peau des personnages respectifs ! Peu rodé sans doute à l'art de capter l'attention de ses lecteurs, Camille B. commence par une version censurée des faits, en l'occurrence la confession qu'Olivier demande à Maryse de ses rendez-vous avec Marc. Malheureusement, cette confession, faite en plus dans une situation censée émoustiller l'intéressée, ressemble plutôt à une énumération d'une liste de courses qu'au récit d'une aventure érotique :

"Il a sorti sa bite de son pantalon pour que je le suce, j'ai compris qu'il voulait que je le fasse éjaculer, je le branlais et je le suçais, c'était bon, oui je suis une salope, j'aime sucer des bites..."

Confronté à une absence aussi flagrante de passion, on réprime à peine un bâillement. Et ce n'est qu'après coup qu'on comprend les intentions du personnage. L'ironie, c'est que c'est précisément la deuxième version des faits, délivrée ultérieurement par une femme possédée par l'envie de jouir, qui donne une idée beaucoup plus flatteuse de ce dont Camille B. est capable, mais ce deuxième récit se fait attendre. Et je ne sais pas combien de lecteurs auront lâché l'affaire avant d'arriver au point de non-retour.

Toutes ces imperfections - et elles sont  nombreuses dans la première partie du texte - n'empêchent pas Camille B. de trouver des phrases délicieuses pleines de charmes, et des situations cocasses que Maryse apprend à maîtriser et - plus tard - à amener. Comment ne pas adorer le comique d'une situation comme celle où Olivier, maître en herbe, comprend que sa femme n'est pas opposée à l'idée de pimenter leurs relations par une dose de soumission :

"Mais il [i.e. Olivier] ne savait pas comment il allait gérer la soumission de sa femme, fallait-il un contrat, des accessoires ?"

Ou celle, plus cocasse encore, ou c'est le nez fin du mari qui permet à celui-ci de se rendre compte de l'infidélité de sa femme :

"Olivier commença à lui lécher le sexe, c'était bon, elle était toute douce et déjà très humide et elle sentait... Le latex... Il plongea ses narines dans son sexe pour vérifier..."

Il ne serait sans doute pas faux de dire que c'est, une fois encore, le rire qui sauve le texte et qui pousse le lecteur à continuer, parce qu'un auteur capable de placer ses personnages sous une lumière aussi absurde, il doit assurément disposer d'autres atouts, et comment lui refuser l'occasion de s'en servir ? Pour ce qui est de Camille B., il a réussi à me rendre accro à sa Maryse, et j'aimerais connaître la suite de ses aventures afin de sombrer avec elle dans l'indécence de ses aventures.

 

Maryse est infidèle Couverture du livre Maryse est infidèle
Camille B.
érotisme
auto-édition
8 septembre 2016
67

Maryse est mariée depuis 20 ans à Olivier, un homme qu’elle a toujours aimé et qu’elle n’a jamais trompé, mais qui la délaisse de plus en plus. Un jour elle rencontre Marc avec qui elle a une aventure, son mari s’en aperçoit mais au lieu de la quitter, il va lui ordonner de continuer sa relation. Après chaque soirée avec son amant, elle doit tout raconter en détail à son mari qui en profite pour la punir. La situation échappe complètement à Maryse qui va devenir l’objet sexuel de ces deux hommes. Cela relance le désir du couple jusqu’au jour où Olivier décide d’organiser un dîner tous les trois…

Histoire érotique HARD, réservée à un public averti, mais qui plaira autant aux femmes qu’aux hommes…

Les thèmes abordés sont l’infidélité, l’échangisme, le candaulisme, et la soumission, mais tout ça n’arrive pas sans amour ni jalousie.

Joy Saint James : Sui­vez la Salo­pe !

Si je me permets d'introduire Joy Saint James dans des termes qu'on pourrait qualifier d'assez peu respectueux, vous imaginez que ce n'est pas sans raison, et que ce n'est surtout pas dans l'intention de la dénigrer. Cela fait maintenant un certain temps que j'ai découvert cette jeune femme qu'il convient de qualifier de personnalité de la toile. Je l'ai croisée tout d'abord sur About.Me, répertoire et annuaire en ligne qui propose aux internautes une sorte de carte de visite virtuelle. La croiser, la découvrir et la suivre ne furent qu'un, et le sobriquet qu'elle s'est choisi fut pour beaucoup dans cette attraction immédiate : The Scholarly Slut, un terme qu'il faut certes savoir déguster en anglais, mais qui conserve un certain charme dans sa traduction française : La Salope érudite. Et voici pour la partie "salope" de mon intitulé. Quant à l'impératif, il suffit de se souvenir du titre du recueil qu'elle vient de publier et qui fera le sujet de l'article que vous êtes en train de lire : Follow me, Read me - Lisez-moi, suivez-moi ! Et voici le pourquoi du comment.

Les sujets favoris de Joy Saint James sont la plupart du temps en parfaite cohésion avec son synonyme : Elle parle de sexe, sous ses déclinaisons érotique et pornographique, et la plupart du temps dans des termes non équivoques voire crus. Elle n'hésite pas à appeler une chatte une chatte et une bite une bite, et quand l'envie lui chante, elle ne dissimule pas son envie de sucer une belle queue bien juteuse. Ou de baiser à longueur de journée. Et avec tout ça, elle n'oublie pas, comble de l'indécence, de réfléchir.

Cette Salope bien particulière vient de sortir, en auto-édition, un recueil qui réunit quelques-uns de ses textes publiés un peu partout sur la toile, entre 2006 pour le plus ancien (I, Claudia) et 2016 pour les plus récents (The truth is in the telling), et un des grands avantages de ce recueil est de proposer une variété de textes qui sont certes disponibles sur la toile, mais qu'il n'est pas toujours facile de repérer, Joy ayant l'habitude de publier sur plusieurs réseaux à la fois et de tester avec l'assiduité du nomade les nouveaux réseaux et les nouveaux sites qui n'arrêtent pas de foisonner sur la toile, un peu comme les champignons un jour de pluie en automne. Certains de ces textes ont subi de légers changements pour l'édition en volume, dotés la plupart du temps d'un nouveau titre, tandis que d'autres ont été repris tels quels.

Quant à ses sujets, le lecteur se trouve confronté à une riche variété, allant de considérations politiques (I give you my heart) en manifeste anti-jihadiste (Je suis Eros), en passant par la transcription d'un dialogue sur Twitter (Trysting on Twitter) et des interrogations littéraires pimentées par un narcissisme ardu que même un lecteur d'habitude intransigeant sur ce point finit par trouver à son goût quand il passe par la plume de Joy Saint James, autrice  qui ne manque pas d'étaler jusqu'à ses réflexions les plus intimes (Do you like my hair? A writer's self-doubts). Et puis, il y a des textes tout en indécence comme I, Claudia, des textes qui rendent honneur à la deuxième partie du titre du recueil, The way we love now. Celui-ci raconte l'envie de la narratrice de se lancer un défi à elle-même, à savoir d'entrer en joute avec une dénommée Claudia, détentrice du titre de championne du monde de - suçage de bites. L'amateur aura remarqué au passage que Joy ne se prive pas de faire étalage de son érudition jusque dans le titre de ses textes, même et surtout si ceux-ci traitent d'un sujet aussi scabreux que les Oral Sex World Championships, l'événement à la base des considérations de la narratrice dans I, Claudia, allusion évidente aux romans de Robert Graves et à la série que la BBC en a tirée : I, Claudius, feuilleton télévisé dont le protagoniste est cet empereur romain dont la troisième épouse, Messaline, est devenue le symbole même de la décadence. On note au passage que Messaline apparaît brièvement dans un autre texte, Bukkake babe, That's me !, réflexion à propos d'un fantasme de gang-bang qui se prépare, entre autres, à coups de recherches historiques :

In ancient Rome, Messalina, the young wife of old and doddering Emperor Claudius, challenged the most famous prostitute of the time, Sylla, to a gangbang competition. Messalina lay on one couch, and Sylla on another couch nearby, as each took as many men as she could. Accounts vary about who won.

Il n'y a rien de nouveau là-dedans, et le gang-bang en littérature ne dérange plus personne, mais cette façon d'en parler comme s'il s'agissait d'arroser son jardin ou de faire des courses ne laisse de me fasciner, et Joy finit par mettre sous le charme jusqu'au plus réticent des admirateurs quand elle laisse tomber, en guise de conclusion, le couperet en cinq paroles : "Accounts vary about who won".

Le sexe se trouve un peu partout dans ce recueil, comme l'évidence même de nos quotidiens, et parfois jusque dans la trame des récits. Mais il ne faut surtout pas y voir une solution de facilité pour attirer le chaland ou pour combler un manque ! Il y a d'autres sujets tout aussi riches - ou presque - et le lecteur n'a que l'embarras du choix. Ou plutôt le plaisir de la découverte : on y trouve de la politique, des faits divers, la réalité des réseaux sociaux en train de modifier les relations humaines, et puis, le crime. Et c'est à plusieurs reprises que Joy Saint James parle de l'acte qui fournit comme un trait d'union, un lien indissoluble, entre le sexe et le crime, à savoir du viol, ce fléau horrible qu'il faut pourtant aborder, si on veut comprendre la réalité de la condition féminine en ce début de millénaire.

Et c'est précisément le viol qui est au cœur d'un des textes les plus importants du recueil, Maneater, Yes, I am, texte sans doute le plus complexe du recueil. Les premiers paragraphes, du début jusqu'à la phrase "Now everything has changed…." ont été mis en ligne le 18 juillet 2013 sur tgirlconfidential.com sous le titre The Facebook effect, tandis que l'intégralité du texte a été publié quelques mois plus tard, le 13 novembre 2013, sur Booksie silk, site destiné à accueillir des  textes érotiques ("Free erotica and adult romance publishing"), avec comme titre : Zombie, Me: Maneater. La narratrice se présente comme une zombie aux appétits quelque peu particuliers et la chute peut faire reculer d'effroi l'adepte le plus acharné des blind dates. Mais le côté le plus inquiétant de la narration est ailleurs. Le texte parle d'un viol subi par la narratrice, un viol commis par plusieurs personnes, et sans aucun doute dans un cadre universitaire, le texte évoquant par deux fois un "frat boy", un membre d'une association d'étudiants, phénomène très répandu outre-Atlantique. Ce qui rend le récit d'autant plus inquiétant, outre la narration qui procède de façon presque clinique pour rendre compte de ce qui est arrivé à la narratrice, c'est la relation avec ce qu'il convient de désigner comme une bombe médiatique qui allait ébranler les États-Unis un an plus tard, presque jour pour jour, à savoir l'affaire déclenché par la publication, le 19 novembre 2014, d'un article dans le magazine prestigieux Rolling Stone, A Rape on Campus. L'article présente l'histoire d'une jeune femme, Jackie, prétendument violée par plusieurs membres d'une "fraternité" de l'Université de Virginie. Les événements rapportés se seraient déroulés en septembre 2012, deux ans à peu près avant la publication de l'article de Rolling Stone, et un an presque jour pour jour avant la mise en ligne de Zombie, Me: Maneater, ce qui situerait le texte de Joy Saint James à mi-chemin entre les deux dates.

L'article du Rolling Stone a dû être retiré à peu près six mois après sa publication, la journaliste à son origine ayant été la victime d'une supercherie, et les faits allégués auraient été inventés de toutes parts. A Rape on Campus présente pourtant des détails qui ressemblent étrangement à ceux contenus dans le texte de Joy Saint James, notamment le viol en groupe et l'évocation des frat boys. Difficile de dire quelle est au juste la relation entre les événements et les textes, même s'il convient de remarquer que la violence des jeunes hommes organisés en bande est un lieu commun, invoqué dès qu'il s'agit d'expliquer certains phénomènes criminels.

Le récit du viol, qualifié d' "accident" par la narratrice, est terrifiant non seulement de par les faits relatés, mais peut-être plus encore par la sobriété du style. Ou est-ce le fait que le viol se trouve placé dans un contexte presque jubilatoire où la narratrice se réjouit de ses succès sur Facebook ? Un "succès" qu'on mesure au nombre des sextos reçus, des propositions scabreuses destinées à changer la jeune femme en "sex object". Parce que Joy se sert de son sujet pour étendre le domaine de la lutte en s'interrogeant à propos du rôle des nouveaux médias, des réseaux sociaux en général, dans la réification de ceux - de celles surtout - qui  participent à l'acte sexuel et à la déshumanisation qui en résulte : "To say I'm a sex object is like admitting I'm a zombie." Deux énonciations qui, dans le cadre du récit, renvoient à une évidence, la première acquérant toute sa signification de par sa relation étroite avec la seconde. Parce que le zombie, c'est l'être pas tout à fait mort - mais tout comme - ressuscité et privé de raison, avide de chair humaine. Et voici l'effet du viol, l'acte qui se veut assassin en privant la victime de son humanité.

Le témoignage de Jackie se trouve dans un autre texte encore, publié pour la première fois - d'après ce que j'ai pu trouver - le 10 décembre 2014, soit quelques semaines seulement après l'affaire déclenchée par A rape on campus. Le texte porte le titre The Truth is in the Telling,  et est l'occasion pour Joy de faire revenir une de ses narratrices sur ses expériences, en la faisant réfléchir à sa façon de voir les choses, de s'interroger à propos de ce qu'est un viol et si elle en aurait subi un. L'occasion surtout de se poser des questions à propos de la notion de "vérité" ou de "réalité". Est-ce qu'il faut le témoignage d'un tiers, comme devant le tribunal, pour constituer une vérité ? Est-ce qu'un récit à la première personne, témoignage dans sa forme la plus élémentaire pourtant, souffre toujours de sa subjectivité ? Ce texte est, de par le niveau de sa réflexion. un de mes préférés parmi ceux rassemblés dans Follow me, Read me, et la force de Joy se révèle dans cette capacité, mise à la portée de la narratrice, de pouvoir formuler une telle interrogation : Est-ce que j'ai été violée ? Qu'est-ce qu'un viol, au juste ? Et est-ce qu'il ne vaut pas infiniment mieux taire cette réalité, la nier, la pousser en dehors du champs des possibles, pour se construire une réalité de "party girl" ?

"Thus what I told myself [...] is that I shouldn't worry about what had happened. It was all part of having a good time in college [...] It would become essential to the way I saw myself [...] the persona I was forging. [...] I was now a brilliant wild woman, living on the edge [...] a Facebook-era rendition of Zelda Fitzgerald, partying the weekends away."

Ces réflexions, aussi profondes que profondément bouleversantes, permettent un aperçu de ce qui peut se passer à l'abri des témoignages, la perception embrumée par l'alcool, l'épée de Damoclès de la pleine réalisation toujours suspendue au-dessus de la tête de la jeune femme qui voudrait nier l'inadmissible, et ignorer sa victimisation. Et pourtant, The Truth is in the Telling - la vérité réside dans l'acte de parler, de dire. Mais quelle vérité ?

Vous trouverez dans ces essais un condensé de ce qu'est le monde de Joy Saint James, et je conseille à tout amateur de la suivre afin de se faire une idée plus complète. Comme elle-même le propose à ses lecteurs - Follow me, Read me ! Joy se trouve un peu partout, et quand elle fait une de ses apparitions, elle laisse sur son passage des bribes de ses réflexions qu'on ramasse avec plaisir dans la poussière du chemin, à la façon des enfants ramassant des cailloux. Et c'est ainsi qu'elle se tient debout à l'orée du monde palpable pour nous ouvrir des perspectives et nous inviter à réfléchir sur les conditions que le nouvel univers est en train de nous poser.

Joy Saint James sur la Toile

 

 

Follow Me, Read Me: The Way We Love Now Couverture du livre Follow Me, Read Me: The Way We Love Now
Joy Saint-James
essais
auto-édition
25 janvier 2017
fichier Kindle
83

Essays and erotica, gracefully written, reflecting the times we live in. Sometimes titillating, always provocative. Arousing in the best sense of the word: makes you think. By an author of international acclaim.

Mar Bal­les­te­ros Rodri­guez – les effets de la lec­tu­re éro­ti­que

On connaît le dilemme : une image donne un instant figé dans le temps, arraché à ce grand fleuve pas toujours si tranquille qui traverse nos vies en charriant nos histoires. Dilemme dont les artistes sont conscients depuis très longtemps et qu'ils ont essayé de résoudre - ou plutôt de contourner - en proposant une gamme de solutions diverses. Certains, au lieu de se contenter d'une seule image, ont opté pour une suite d' "images-clé" pour raconter une histoire, tandis que d'autres ont préféré inclure dans un seul tableau des renvois en arrière ou des aperçus de ce qui allait arriver. Un moyen s'impose pour juger de la pertinence de ces approches assez différentes : Une balade à travers les collections de peinture médiévale d'un de nos grands musées.

La Bauge littéraire s'est, elle aussi, contentée pendant assez longtemps de cette "unidimensionnalité temporelle" en montrant, dans ses en-têtes, un seul instant, privé de contexte, sorte de phrase arrachée à sa page, consentant ainsi à une sorte de mutilation du récit qui pouvait pourtant s'amorcer, à défaut de se tramer, sous les yeux des visiteurs.

On n'a pas tort de dire que j'ai mis du temps avant de me rendre compte de ce pépin. Il faut sans doute imputer cette prise de conscience tardive à la lente accumulation d'instants figés qui s'affichent dans des variation toujours plus grandes au-dessus des textes que je propose à mes lecteurs. Des instants qui ajoutent un élément supplémentaire à l'ensemble du site, élément qui, de par sa diversité, réclame aujourd'hui une autonomie qui ne saurait plus se satisfaire d'un rôle purement décoratif.

C'est en rédigeant, il y a quelques jours seulement, une page consacrée aux en-têtes de la Bauge, que j'ai résolu de contacter une de mes dessinatrices pour inciter celle-ci à donner une suite à ce qui serait alors promu au rang de début d'histoire et de montrer les effets de la lecture érotique sur son modèle. Inspiré par Blissful in Pink, dessin de Joe6peck réalisé pour la Bauge, et séduit par une certaine froideur que dégage la Liseuse de Mar Rodriguez, c'est à cette jeune madrilène que j'ai décidé de confier ce nouveau projet. Voici, pour rappel, l'en-tête qu'elle a signé en octobre 2015 :

Mar Ballesteros Rodri­guez : Nu allongé avec Kindle - En-tête de la Bauge littéraire (détail)
Mar Ballesteros Rodri­guez : Nu allongé avec Kindle - En-tête de la Bauge littéraire (détail)

Et voici que je présente à mes lecteurs la suite de l'histoire, une suite qui vous dévoile les ravages de la lecture érotique, capable de pousser celles qui s'y adonnent à bousculer dans l'abîme de la jouissance la plus impudique :

Mar Ballesteros Rodriguez, Relaxing Girl
Mar Ballesteros Rodri­guez, Relaxing Girl, dessin pour la Bauge littéraire.

On reconnaît certes le modèle avec sa crinière abondante et ses lèvres pulpeuses, mais quelle différence entre la sagesse toute en retenue de la femme en train de lire, les yeux rivés aux lignes qu'elle fait défiler sur l'écran de sa liseuse, et celle qui, emportée par une imagination enflammée et le massage de ses doigts savants, s'abandonne aux plaisirs de la caresse, les yeux perdus dans les lointains de la jouissance en perspective, le bras gauche en travers des seins, souvenir de la pudicité qui essaie de couvrir l'intimité en même temps que geste impudique destiné à rendre plus intense encore le plaisir.

Pour contacter Mar Ballesteros Rodriguez :

Nou­vel­le acqui­si­tion – un cro­quis d’Antonin Gal­lo

Il y a quelques mois, j'ai participé à une campagne de financement participatif sur Ulule. Il s'agissait de rassembler les fonds nécessaires pour la publication d'un sketchbook d'Antonin Gallo (aka Monsieur To), artiste bien connu des aficionados de la Bauge littéraire pour être l'auteur d'un de ses charmants en-têtes.

Comme je ne sais pas si vous êtes au courant des usages du financement participatif (parfois appelé par le terme anglais crowdfunding), je vous explique en vitesse. Vous avez donc une idée que vous aimeriez réaliser, mais il vous manque l'argent. Est-ce qu'on imagine seulement le nombre d'idées restées à l'état d'ébauche à cause de cela ? Et comme les banques font de plus en plus souvent la sourde oreille - est-ce que vous avez d'ailleurs le moindre souvenir d'un projet artistique financé par une banque ? - que l'argent ne pousse pas sur les arbres, et que ce n'est pas donné à tout le monde d'avoir un mari (ou un père) bien placé au Palais Bourbon, il y avait là une belle lacune qu'il fallait combler. Et voici donc l'idée de base du financement participatif : On met à votre disposition une page web où vous pouvez expliquer votre projet, peut-être donner quelques aperçus (s'il s'agit d'une bande dessinée, par exemple) et indiquer la somme qu'il vous faut, celle-ci étant en général assez modeste, de l'ordre de quelques milliers d'euro. Et comme les appels au seul "bon coeur" des internautes n'ont pas tendance à être entendus d'une oreille favorable, vous proposez aux contributeurs ce qu'on appelle une "contrepartie". Une contrepartie, c'est en général quelque chose en rapport avec le projet auquel on contribue, comme par exemple une copie d'un livre financé ou un exemplaire numéroté, mais rien n'empeche bien entendu votre créativité de s'épanouir, et on peut trouver les propositions les plus variées, comme celle, par exemple, de devenir le parrain d'un personnage d'un texte littéraire ou d'une BD.

Pour revenir à l'artiste en question, Antonin Gallo, il s'agissait donc de financer la publication d'un sketchbook, à savoir le tome 2 des Good Morning Warm-ups. Et Monsieur To étant artiste, il a proposé, entre autres, des dessins pour récompenser les participants. Quant à moi, j'ai opté pour un croquis crayon, contrepartie pour une contribution de l'ordre de 30 €. Voici celui que j'ai reçu pas plus tard qu'hier :

Antonin Gallo (aka Monsieur To), Jeune femme (croquis)

Si vous êtes un visiteur régulier de ce site, vous savez que non seulement j'adore les artistes, mais que j'ai aussi l'habitude de leur commander des dessins pour embellir ma Bauge. Ce qui revient effectivement à les - payer. Cela peut sembler évident, mais je vous assure que c'est loin de l'être. Ayant quelques amis artistes, je connais trop bien le genre de propositions qu'on leur adresse régulièrement pour les inciter à travailler gratis. Pour ne pas parler de ces contemporains qui se servissent à gauche et à droite sur la toile comme si c'était leur dû, sans prendre la peine de seulement demander ou se soucier d'obtenir une autorisation, sous prétexte qu'ils font la pub de l'artiste (sans jamais donner ses coordonnés, bien entendu). Je me demande s'ils ont jamais essayé de faire un coup pareil à leur plombier ?

Quoi qu'il en soit, je suis très content d'avoir pu acquérir, pour une somme finalement assez modeste, un dessin signé Antonin Gallo, dessin que je ne peux arrêter de contempler et qui sera bien à sa place dans mon appartement. Si vous aimez le style de Monsieur To, l'innocence teintée d'un érotisme conscient de ses effets, le coup de crayon qui sait produire des regards si intenses et des gestes aussi parlants, je vous conseille de lui rendre visite, de vous laisser émerveiller par la simplicité de son art et de délier les cordons de vos bourses afin de lui permettre de continuer à nous mettre sous le charme de ses créatures de rêve.